Techniques de l’estampe au Japon

Lecteurs et lectrices de Tokonoma, aujourd’hui parlons technique ! Je ne sais pas vous mais quand j’ai découvert l’estampe, j’ai trouvé ça magique. Ce processus artisanal de copie (presque) parfaite perdure de nos jours alors que nos froides imprimantes multiplient les tirages identiques à la vitesse de l’éclair. Alors ramen (tu l’as ?) tes gouges et ton baren et viens avec moi prendre le temps de découvrir les techniques de l’estampe japonaise.

chanteurs et musiciens. vie citadine
Chanteurs et musiciens. Les acteurs Matsumoto Kôshirô IV et Mimasu Tokujirô I. Par Kiyonaga Torii, 1794. BnF, département des Estampes et de la Photographie

Un peu d’histoire d’abord. La principale technique de gravure en Orient est la xylographie, c’est-à-dire la gravure sur bois. Inventée en Chine, c’est lors de l’introduction du bouddhisme au Japon que cette technique parvient à la cour impériale. D’abord utilisée dans le domaine religieux à partir du VIIIème siècle pour reproduire les livres du canon bouddhique (sûtras), l’estampe se popularise et se sécularise au XVIIème siècle. C’est à la période Edo (1603-1878) qu’elle atteint son âge d’or grâce au développement de l’estampe polychrome dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, illustrant entre autres les courtisanes, acteurs de kabuki et paysages de l’ukiyo-e (« images du monde flottant »). Notons bien que l’estampe n’est pas l’unique médium de l’ukiyo-e, de nombreuses œuvres de ce mouvement étant aussi peintes. Enfin retenons que cet âge d’or de l’estampe a été rendu possible par l’émergence d’une classe marchande et d’une culture citadine à Edo, la capitale shogunale.

L’estampe nécessite l’intervention de plusieurs compétences (dessinateur, graveur, imprimeur et éditeur), et c’est en nous baladant de l’atelier des uns aux échoppes des autres que nous suivrons le processus de réalisation.

 

1. Coup de maître : chez le dessinateur

Détail dessin sur planche
Détail d’une Planche de couleurs primaires (rouge), Hiroshige, BnF. On peut voir des fragments du dessin collé sur la planche.

Bon facile, je vais pas te faire un dessin, le dessinateur est l’artiste qui va créer l’image et c’est bien souvent son nom qui traverse les siècles (tu as sûrement déjà entendu parler d’Hokusai). Il réalise un dessin à l’encre nommé shita-e.

Le dessin fini, il l’envoie ensuite chez le graveur, ou son papier va être détruit pour mieux renaître (quel suspens dans cette transition !)

 

2. L’atelier du graveur

Comme son nom l’indique, le graveur va graver sur des planches de bois le dessin que lui a fourni l’artiste. Il crée ainsi les matrices à l’origine de la reproductibilité de l’image.

Afin de transposer le dessin dans le bois, le graveur va coller le shita-e sur le bois, encre contre la planche (la finesse de la feuille lui permettant de voir les traits par transparence) et graver l’ensemble à l’aide de gouges, couteaux et ciseaux à bois. Lors de la gravure, la feuille originale est donc détruite. A l’issue de cette étape, on a donc 1) perdu le dessin papier d’origine et 2) obtenu la matrice qui servira à faire les traits de contours.

outils
Outils japonais de graveur sur bois, BnF. Gouges, ciseaux à bois, couteaux et maillet (pour le travail du bois), brosses (pour humidifier le papier et nettoyer la planche des copeaux), pinceaux (pour encrer), baren (tampon circulaire pour faire pression sur la feuille), bâtonnet d’encre de Chine et récipient en ardoise. C’est beau des outils…
planche de trait et tirage
Bois de trait d’un portrait de jeune femme en plan rapproché par Utamaro Kitagawa, et son impression moderne, BnF

Attention accrochez-vous ça se complique ensuite pour les planches de couleurs. A partir de la matrice du dessin on fait des tirages sur un papier très fin afin d’avoir des épreuves avec les lignes de contour. Ces épreuves sont ensuite utilisées pour graver les planches de couleurs. Je m’explique : l’artisan va à nouveau encoller le papier sur des planches et laisser en relief les zones ou les couleurs seront appliquées, sachant qu’une planche peut être utilisée pour plusieurs couleurs.

Ouf, vous êtes toujours là ? C’était le plus dur, on est presque au bout. Allez on file chez l’imprimeur avec notre jeu de planches toutes fraîches sous le bras !

 

3. Chez l’imprimeur : la magie à l’œuvre

L’imprimeur est l’étape finale de la production. Son travail est d’encrer les planches de traits et de couleurs et de les imprimer sur le papier afin de produire les images. D’abord les traits en noirs puis les couleurs, de la plus claire à la plus foncée. Le papier, préalablement humidifié, est posé sur les matrices, parfois jusqu’à une dizaine de fois, et pressé contre elles à l’aide d’un baren, un tampon traditionnel réalisé en feuilles de bambou tressées.

Et là vous allez me dire, mais attend avec toutes ces planches et toutes ces étapes ça va finir tout de guingois ce bazar ! Mais non mais non : afin d’assurer l’ajustement des couleurs et des planches les unes avec les autres, l’imprimeur utilise des marques de calage (kento) qu’il peut ajuster au fur et à mesure des épreuves.

planche couleur
Planche de couleurs complémentaires (orange et violet), Hiroshige Utagawa (1797-1858). Harimaze (estampe à plusieurs sujets groupés sur une même planche), BnF. On voit bien ici comment plusieurs couleurs pouvaient être imprimées à partir de la même planche. Le titre et la signature de l’artiste sont inscrits dans le cartouche. Enfin, les encoches de repérage (kentô) sont bien visibles en haut à gauche et en bas à droite.

Et voilà ! Regarde : l’imprimeur soulève le papier de la dernière couche de couleur et la magie opère : l’estampe est terminée. La voilà prête à être vendue.

 

4. Éditeur et commercialisation

Tout se termine là où tout a commencé : l’éditeur qui va mettre sur le marché l’estampe est aussi celui qui s’est occupé de trouver et de réunir le dessinateur, le graveur et l’imprimeur. On voit bien à quel point l’estampe est la conséquence et la représentation de cette vie citadine ! Les estampes sont vendues par colportage ou bien en librairie et elles finiront, par exemple, chez de riches marchands et collectionneurs désireux de révéler leur puissance et leur patrimoine face aux anciennes classes aristocratiques.

clap de fin
Feux d’artifice dans la fraîcheur du soir au pont de Ryôgoku à Edo, Hokusai, vers 1830 (retirage d’une estampe datant des années 1787-1790). Signé « Shunrôga » (pseudonyme de jeunesse), BnF.

Notre voyage s’arrête ici mais enfin, vas-tu me dire, quid de l’estampe aujourd’hui ?

Tout d’abord un mot sur les originaux d’œuvres « historiques » : les estampes dites « originales » sont celles tirées des planches de bois originales. Au bout d’un certain nombre de tirages, on arrête d’utiliser ces premières planches car la matrice n’est plus aussi précise. Cependant dans la mesure où les premiers tirages n’étaient pas identifiés, il est parfois difficile de savoir si une estampe provient d’une regravure postérieure.

Pour finir, un mot sur les artisans de l’estampe aujourd’hui. On ne va pas se mentir, cette technique a commencé à décliner lors de l’ouverture du Japon à l’occident, et d’autres médium comme la photographie ont pris de plus en plus d’importance. Mais aujourd’hui des hommes et des femmes s’emploient à sauvegarder ces techniques traditionnelles (cf Pour aller plus loin). Et cela sans vous parler du nombre incalculable d’artistes tous plus talentueux les uns que les autre qui pratiquent en ce moment même la taille d’épargne sur supports divers comme la gomme, le linoléum, ou ce bon vieux bois.

Allez je vous laisse, j’espère que vous avez aimé vous balader avec moi et que vous portez encore ces odeurs de bois et d’encres fraîches. Je finis sur des photos de la réalisation du tampon de Tokonoma et quelques liens qui, je l’espère, vous intéresserons et vous ravirons les pupilles tout autant que moi.

Tampon officiel Tokonoma

 

Pour aller plus loin :

Une vidéo fascinante montrant un maître imprimeur en train de réaliser des tirages. C’est clair et détaillé, bien expliqué, tous les outils sont montrés, et en plus la vidéo en elle-même est très belle.

– Le site de la Freer Sackler Gallery dédié à l’estampe japonaise : The World of the Japanese Illustrated Book

– Le site de la BNF dédié à son exposition « L’estampe Japonaise : images d’un monde éphémère » avec des dossiers explicatifs et de très belles numérisations d’œuvres.

Notre article sur Miss Hokusai, très beau film d’animation retraçant la vie de la fille du célèbre dessinateur.

– And last but not least : quelques liens vers des artisans-créateurs-dessinateurs-graveurs pour vous montrer que l’estampe et la taille d’épargne c’est merveilleux, très actuel et qu’il y a plein de styles différents : The diggingest girlTaro Takisawa, Lison LaMorue, Land&She, Tugboat Printshop, et enfin la Slow Galerie qui est spécialisée dans l’illustration et les arts graphiques et expose des artistes sérigraphes et graveurs.

 

Image de couverture : issue de la vidéo « The Ukiyo-e Technique: Traditional Japanese Printmaking » par le maître-imprimeur Keiji Shinohara (propriété de la Freer Sackler Gallery).

Toutes les images sont issues du site de la BNF dédié à l’exposition « L’estampe Japonaise : images d’un monde éphémère ».

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