En route pour Kyôto, à travers la montagne !

Ce nouveau voyage temporaire, le premier depuis la réouverture du musée Cernuschi, nait de la rencontre de deux mondes : d’un côté la sphère privée, à travers la collection Leskowicz ; de l’autre, celle des collections du musée, par la redécouverte de deux carnets d’estampes représentant les différentes étapes du Nakasenkō (中山道, littéralement « route entre les montagnes »), également appelé « Kisokaidō », réalisées par Utagawa Kuniyoshi. Cher lecteur, laissez-vous guider à nouveau sur les routes magnifiques du Japon pré-moderne.

Un voyage à travers un double regard

La première partie de l’exposition met à l’honneur la série des Soixante-neuf étapes du Kisokaidō co-réalisée par Utagawa Hiroshige et Keisai Eisen. Ces tirages proviennent de la célèbre collection Leskowicz, largement mise à l’honneur durant l’année écoulée. Grâce à son incroyable état de conservation, cet ensemble offre au regard du visiteur toute la fraîcheur des couleurs imprimées et la virtuosité symbiotique de l’artiste, du graveur et du dessinateur. Commandées en 1835, les vingt-quatre premières estampes sont imaginées par Keisai Eisen, particulièrement sensible à la présence de l’homme et à ses différentes activités.

Ce regard cède la place à la grandeur des paysages d’Utagawa Hiroshige, maître des variations atmosphériques, qui réalise quarante-sept planches. À l’instar de la seizième étape dans sa série sur le Tokaidō (Kanbara), il représente le relai d’Ōi couvert d’un épais manteau de neige, véritable topos et défis pour les artistes de l’estampe à l’époque Edo !

Les Soixante-neuf Relais de la route du Kisokaidō, « Relais 47 : Ōi », Utagawa Hiroshige, 1835-38, édition Iseya Rihei, xylographie polychrome, coll. Leskowicz, © Mathilde Rétif

Le parcours propose également au public de découvrir de somptueux objets du quotidien de l’aristocratie en s’appuyant sur des objets illustrés dans l’estampe ; ces derniers sont alors présentés « en chair et en os », ou plutôt « en bois, en métal et en laque». Nous pouvons ainsi admirer des nécessaires à pique-nique d’un raffinement extrême.

Le Kisokaidō d’Utagawa Kuniyoshi

La seconde partie de cette exposition présente une toute autre version de cet itinéraire. Les Soixante-neuf relais de la route du Kisokaidō par Utagawa Kuniyoshi s’adressent à un lecteur plus cultivé et averti. Chaque planche s’organise selon le même modèle : une scène principale au centre, illustrant un épisode historique célèbre ou issu du folklore ; une ouverture dans laquelle l’artiste reproduit l’étape du Kisokaidō recherchée ; un cartouche à droite, indiquant le titre de la série. Toute la subtilité réside dans l’encadré du cartouche et la forme de l’ouverture sur le paysage : ils procurent au lecteur des indices pour identifier la scène centrale… Pour le relais d’Oiwake, l’artiste réalise un jeu de mot entre le prénom de la protagoniste, Oiwa, et le « ke » (毛), qui signifie cheveux.

Les relais du Kisokaidō ne sont qu’un prétexte pour Kuniyoshi à révéler toute l’étendue de son talent et de son goût pour le fantastique. Le caractère fougueux de l’artiste transparait à travers la vivacité des mouvements, le bouillonnement des tissus, la tension des visages et le savoir-faire de la composition !

L’outil numérique au service de la vivacité de l’exposition

Plusieurs dispositifs numériques complètent l’exposition et enrichissent son propos. En entrant, le visiteur peut observer sur un écran la route du Kisokaidō tracée sur une carte du Japon. Plusieurs étapes sont mises en lumière et proposent un véritable voyage en trois temps : une estampe de la série réalisée par Eisen et Hiroshige ; une photographie de la période Meiji (qui succède à la gravure lorsque le Japon s’industrialise) ; une vue du relais de nos jours. Une mise en scène qui permet de faire vivre le Kisokaidō à travers les âges !

Soixante-neuf relais du Kisokaidō, Utagawa Kunisada, 1852, édition Minatoya Kohei, Museum of Fine Arts, Boston, © Mathilde Rétif

Une troisième série d’une grande rareté, réalisée en 1852 par Utagawa Kunisada et conservée au Museum of Fine Arts de Boston, devait faire partie intégrante de l’exposition. La situation sanitaire actuelle a apporté un défi à relever : les oeuvres ne peuvent pas être présentes, qu’à cela ne tienne ! Le public peut les admirer quand même grâce à une projection d’une grande qualité qui permet d’en apprécier tous les détails dans un espace articulant les deux parties de l’exposition.

Le Kisokaidō a largement bénéficié du succès de la série Cinquante-trois du Tokaidō d’Utagawa Hiroshige. Exploitant l’engouement du public pour les meisho-e (« vues de lieux célèbres »), cette route vénérable a su inspirer les artistes de l’estampe par les différents visages qu’elle offrait aux voyageurs. Les plus grand artistes du XIXe siècle ont su s’approprier cet itinéraire montagneux. Le musée Cernuschi nous présente un voyage hors du temps qui réaffirme toute l’importance d’un dialogue constructif entre collections publiques et collections privées… et les résultats magiques qui en découlent pour le public !

En savoir plus :

– Commissariat d’exposition : Manuela Moscatiello, responsable des collections japonaises au musée Cernuschi.

Voyage sur le Kisokaidō, de Hiroshige à Kuniyoshi, catalogue de l’exposition, Musée Cernuschi, éditions Paris-Musées, 2020

Kuniyoshi, le démon de l’estampe, catalogue d’exposition, Petit Palais, éditions Paris Musées, 2015.

Sur la route du Tōkaidō, chefs d’œuvres de la collection Leskowicz, Musée national des arts asiatiques– Guimet, catalogue de l’exposition, 2019

– Pour connaître les modalités d’accès à l’exposition, c’est par ici !

Image de couverture : Les Soixante-neuf Relais de la route du Kisokaidō, « 40. Suhara : Nirihira et Dame Nijō », Utagawa Kuniyoshi, 1852, édition Iseya Rihei, xylographie polychrome, Musée Cernuschi, © Camille Despré

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