L’école Kanô : peindre pour le pouvoir

Née au tournant du XVIe siècle, l’école Kanô regroupe une famille de peintres qui ont occupé, de génération en génération, une place majeure dans le développement de l’art pictural japonais jusqu’à la fin de l’époque d’Edo (1615-1868). Coup d’œil sur certains de ses plus grands artistes !

L’époque de Muromachi et le shôgunat Ashikaga

Issu d’une famille de la classe militaire du village de Kanô, Kanô Masanobu (v. 1434-1530) est considéré comme le fondateur de l’école. Les premières œuvres dont nous conservons une trace sont des commandes du Shôkoku-ji. Et cela n’est pas anodin ! Ce temple zen de Kyôto est en effet le principal moteur de l’essor de la peinture à l’encre à l’époque de Muromachi (1392-1568).  C’est donc dans un contexte d’émulation artistique importante que se forme le style de Masanobu. Il est par ailleurs très influencé par la peinture chinoise, qu’il a pu découvrir dans les collections des shôguns Ashikaga, fondateurs du monastère.

Son œuvre révèle en effet une grande admiration pour la peinture académique des Song du Sud (1127-1279). La composition ancrée dans le coin de la feuille, la diagonale très marquée et le thème du lettré retiré accompagné de son serviteur sont ici autant de signes de l’héritage pictural du Chinois Ma Yuan (1192-1230).

Sa réputation lui vaut d’entrer au service du shôgun Ashikaga Yoshimasa. Il établit ainsi un atelier familial qui servira le gouvernement militaire pendant plusieurs siècles. À sa mort en 1530, c’est son fils Kanô Motonobu (1476-1559) qui devient peintre officiel du shôgunat. C’est le début d’une japonisation du style Kanô, que l’on attribue parfois au mariage de Motonobu avec la fille d’un représentant important de la peinture yamato-e, Tosa Mitsunobu. Il est notamment le premier à emprunter à l’école Tosa les fonds d’or qui deviendront récurrents chez les Kanô. En outre, il élargit le répertoire pictural de l’école en y introduisant un aspect beaucoup plus décoratif. Les compositions s’agrandissent et gagnent en complexité.

Kanô Motonobu, Fleurs et oiseaux des quatre saisons, 1513, Daisen-in, Daitoku-ji, Kyôto. Image libre de droits : Wikimedia Commons

D’une génération à l’autre : les fastes de l’époque Momoyama

Kanô Eitoku (1543-1590) est le petit-fils de Motonobu. Lui aussi renouvelle profondément le style de l’école Kanô. Et pour cause, le contexte est bien différent : l’époque de Momoyama (1568-1615) connaît une explosion des conflits armés. Les seigneurs de guerre prennent une importance sans précédent et commandent des œuvres qui traduisent leur prestige ! Eitoku travaille ainsi aux décors du château d’Azuchi pour Oda Nobunaga. A la mort de ce dernier, il entre au service de Toyotomi Hideyoshi, autre grand guerrier qui cherche à réunifier le Japon. Les œuvres mettent désormais en avant la valeur des militaires grâce à la représentation d’animaux associés à la bravoure ou à la force, et des sujets confucéens évoquant la vertu de ces seigneurs. Les fonds métalliques et les couleurs très vives favorisent la lumière au sein des châteaux forts peu éclairés, et le style acquiert une puissance nouvelle : les compositions sont dynamiques et les jeux sur les gros plans marquent les esprits.

Kanô Eitoku, Paravent aux lions, encre, couleurs et feuilles d’or sur papier, XVIe siècle, Collection impériale du Japon. Image libre de droits : Wikimedia Commons

L’époque d’Edo et les commandes des Tokugawa

Kanô Tan’yu, Portrait de Tokugawa Ieyasu, encre et couleurs sur soie, XVIIe siècle, château d’Osaka. Image libre de droits : Wikimedia Commons

L’époque d’Edo (1615-1868) est marquée par l’avènement d’une paix qui durera plusieurs siècles. Le contexte est propice à la création artistique, d’autant que les édifices à décorer ne manquent pas. Il faut reconstruire Kyôto dévastée par la guerre, mais aussi développer Edo, le fief du nouveau shôgun Tokugawa Ieyasu. Pour assurer son autorité, ce dernier impose à tous les daimyôs de venir y résider la moitié de l’année : ils s’y font donc construire des demeures luxueuses. Les commandes affluent, y compris de la part de la cour impériale et des temples !

Cette époque est marquée par la figure de Kanô Tan’yu (1602-1674), petit-fils de Eitoku. Après avoir combattu aux côtés de Tokugawa Ieyasu, il obtient la charge de peintre officiel du shôgun à seulement seize ans ! Ses premières œuvres sont assez proche des styles que développaient les peintres de l’école Kanô à l’époque de Momoyama (en témoignent les décors du château Nijô à Kyôto). Dès les années 1630, il s’en détache toutefois pour revenir à des jeux d’encre et des sujets de style chinois vantant les valeurs confucéennes mises en avant par le nouveau régime.

Jusqu’au XIXe siècle, l’école Kanô continue de bénéficier du mécénat des Tokugawa, mais décline en même temps que le shôgunat pour connaître ses derniers feux sous l’ère Meiji (1868-1912). Pendant près de 400 ans, les peintres de l’école Kanô ont marqué la peinture japonaise par leurs innovations, à travers une peinture éclectique destinée à séduire des commanditaires prestigieux.


Pour aller plus loin :

Découvrir d’autres œuvres de l’école Kanô sur e-museum, inventaire des trésors nationaux et des biens culturels importants du Japon (en anglais)

Découvrir une autre école de peinture japonaise

Christine Shimizu, L’art japonais, Paris : Flammarion, Tout l’art, 2008, 448 p.

Iwao Seiichi, Iyanaga Teizō, Ishii Susumu, Yoshida Shōichirō, Fujimura Jun’ichirō, Fujimura Michio, Yoshikawa Itsuji, Akiyama Terukazu, Iyanaga Shōkichi, Matsubara Hideichi, « 173. Kanō-ha » in Dictionnaire historique du Japon, volume 11, 1985, lettre K, p. 103-105.

Sasaki Jôhei, « The era of the Kanô school » in Modern Asian Studies, 18, 4, 1984, p. 647-656.

Image de couverture : Kanô Eitoku (1543-1590), Paravent aux pins, encre, couleurs et or sur papier, XVIe siècle, Musée national de Tôkyô. Wikimedia commons

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