La peinture japonaise en quête de réalisme occidental

Le 19 octobre 2022, la SAMC organisait une conférence menée par Christine Shimizu, conservateur générale du patrimoine et ancienne directrice du Musée Cernuschi, et intitulée « La peinture japonaise en quête de réalisme occidental » ! Dans le cadre de son partenariat avec la SAMC, Tokonoma vous propose de revenir sur les liens d’influences artistiques tissés entre le Japon et l’Europe au cours de l’ère Edo…

Une arrivée progressive de l’influence occidentale

Portrait de Fernand Mendez Pinto, eau-forte, publiée dans le Almada Ancien et Moderne, volume II, écrit par F. Pastor. Domaine public.

A la fin de la période médiévale, les dynasties musulmanes assurent le contrôle des routes terrestres et maritimes vers l’Océan Indien. Afin de contourner cette mainmise, l’infant Henri le Navigateur (1394-1460) lance des expéditions maritimes, à la recherche de nouveaux axes de navigations !

C’est presque cent ans plus tard (1543) que les premiers Portugais accostent sur un rivage de l’archipel nippon, l’île de Tanegashima. Cet épisode est relaté par Fernand Mendez Pinto, l’un des voyageurs, dans sa Pérégrination. Ce contact introduit les arquebuses au Japon qui sont immédiatement copiées et servent pendant les guerres de réunifications du pays de la période Momoyama (1573-1603). Jorge Alvarez établit plus tard des relations commerciales avec l’île de Kyūshū et les seigneurs locaux ; le jésuite François-Xavier se donne pour mission d’évangéliser les autochtones : entre son arrivée en 1549 et son départ, dix-sept mois plus tard, on dénombre près de 10 000 conversions au catholicisme !

Cette effervescence favorise la création de l’art Nanban (art des « Barbares du Sud », qui désigne les Européens). Ce terme désigne à la fois les productions japonaises qui prennent pour sujet les Occidentaux, mais également les peintures européennes insérées dans des objets d’art japonais. Ces peintures sont d’abord l’apanage de l’école Kanô (active entre le XVe et le début du XXe siècle) : des personnages aux pantalons bouffants et aux longs nez évoluent sur des paravents à fond d’or. Le clergé catholique japonais et les seigneurs locaux sont à l’origine de ces commandes. Pour y répondre le prêtre Alessandro Valignano crée en 1583 des écoles et des séminaires au Japon pour instruire les prêtres à la technique de peinture occidentale. Les œuvres occidentales, à travers la peinture ou la gravure, rapportées par les marins sur le sol japonais, influencent les recherches picturales des artistes nippon.

Scènes champêtres, paire de paravent à six panneaux, début du XVIIe siècle, peinture à l’huile sur papier, Ensei Bunko, Tôkyô. Domaine public.

Seconde vague d’influence occidentale : les Hollandais et la province d’Akita

Oiseau étranger sur une branche de pin, Satake Shôzan, 3e quart du XVIIIe siècle, couleurs sur soie, Musée d’art moderne d’Akita. Domaine public.

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) est créée en 1602 et devient la plus grande compagnie maritime jusqu’à sa dissolution en 1799. L’expulsion des Portugais en 1639 est à l’avantage des Hollandais qui s’installent sur l’îlot de Dejima. Toutefois, le sakoku (« fermeture du pays »), décrété en 1650 par Tokugawa Iemitsu, restreint les échanges entre l’Occident et le Japon : les Hollandais ne peuvent pas avoir de contact avec les Japonais de l’île majeure de Kyûshû. Pourtant, sous l’impulsion du shogun Tokugawa Yoshimune (première moitié du XVIIIe siècle), une vague d’intérêt pour les études hollandaises voient le jour, notamment dans la région d’Akita.

Le peintre Hiraga Gennai (1728-1780) est le premier artiste japonais à avoir recours à peinture à l’huile ! Passionné par de nombreux domaines, son influence et son exemple rayonnent sur de nombreux jeunes artistes. En effet, invité par le seigneur Satake Yoshiatsu en 1773, il dispense des cours de peintures aux jeunes samurai : il fonde une école dédiée aux études hollandaises (rangaku) à Akita. Parmi ses élèves, nous pouvons compter Odano Naotake (1749-1780), qui intègre davantage les volumes et les ombres à son travail, un premier plan, une ligne d’horizon et un lointain, ou encore le daimyô lui-même (connu sous le nom d’artiste Satake Shôzan), dont le style est plus décoratif.

Lac de Shinobazu, Odano Naotake, 3e quart du XVIIIe siècle, Musée d’art moderne d’Akita. Domaine public.

Le courant occidentalisant à Edo

Théâtre kabuki, Utagawa Toyoharu, début des années 1770, xylographie en couleurs, Victoria & Albert Museum, ©Victoria & Albert Museum, London/Akama Project.

La vague d’influence européenne gagne la ville d’Edo, le centre névralgique de la période éponyme (1600-1868). De nouvelles techniques sont introduites, comme la chambre noire et les vues d’optique. Les artistes japonais transposent ces procédés dans l’estampe avec les uki-e (images en perspectives) : la représentation d’un Théâtre kabuki par Utagawa Toyoharu illustre la maîtrise de la perspective par l’artiste.

Le peintre Shiba Kôkan (1747-1818) est le principal partisan de la peinture occidentale au XVIIIe siècle à Edo. Il s’intéresse même à la technique de leau-forte et devient le premier Japonais à maîtriser la technique ! Aôdô Denzen (1748-1822) s’inscrit également dans ce sillage et approfondit la maîtrise des perspectives linéaires, tout en conservant des éléments artistiques propre à l’art japonais. Dans la peinture du Mont Asama les nuages sont traités avec le soucis du volume occidental tandis que les arbres demeurent stylisés et décoratifs et la colline en aplat.

Aōdō Denzen, Mont Asama, premier quart du XIXe siècel, huile sur papier 149 x 342.4 cm, Tokyo National Museum, Tokyo. Wikimedia Commons.

L’influence des arts européens a su trouver son chemin dans la réflexion des artistes japonais dès les premiers contacts noués avec le Portugal. Malgré la fermeture du pays qui s’étend jusqu’en 1848, les techniques et modèles occidentaux infusent les esprits artistiques japonais. Avec la Restauration Meiji (1868-1912), le pays connait une nouvelle vague d’influence européenne : l’école des Beaux-Arts de Tôkyô est fondée en 1885 et pose en modèle le yôga (art occidental).

En savoir plus

  • Schimizu, Christine, L’Art japonais, Paris, Flammarion, coll. « Tout l’art, Histoire », 2001.

Image de couverture : Aōdō Denzen, Mont Asama, premier quart du XIXe siècel, huile sur papier 149 x 342.4 cm, Tokyo National Museum, Tokyo. Wikimedia Commons.

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