Les masques du théâtre Nô, une tradition de la perfection

Le théâtre Nô, emblème de la culture théâtrale japonaise, est créé à la fin du XIVe siècle par Kan’ami et son fils Zeami, artistes itinérants invités à la cour du shogun Ashikaga Yoshimitsu (1358-1608). Le Nô est un théâtre très raffiné, au rythme lent, qui resta quasi inchangé depuis sa création. Dans sa recherche du yûgen, le « charme subtil », les masques sont d’une aide précieuse.

Une longue histoire du masque

Les masques existent depuis longtemps au Japon. On en retrouve en coquillage ou en argile dès la période Jômon (10 500 à 300 avant J.C. environ). Ils sont ensuite utilisés lors de cérémonies religieuses et dans des formes théâtrales médiévales, comme le Gigaku, ou bien le Bugaku. Ces dernières, importées de Chine et de Corée puis adaptées, atteignent leur apogée au VIIIe siècle pour l’une et au Xe siècle pour l’autre. Si les masques du théâtre Nô dérivent pour la plupart de ces masques plus anciens, d’autres s’inspirent de la statuaire shinto et bouddhiste.

Les pièces de Nô racontent des histoires de guerriers, de fantômes, de femmes transformées en démons à cause de leur jalousie, toutes balancent entre réel et imaginaire. Le shite, c’est-à-dire l’acteur principal, et le waki, interlocuteur et narrateur, sont accompagnés d’un petit orchestre composé d’instruments traditionnels. Les récits dramatiques du Nô, ainsi que sa scénographie empreinte d’une grande poésie, lui permettent de prendre un essor important dès l’époque de sa création. En effet, l’élégance rendue par les dialogues chantés, la musique, les mouvements gracieux du shite, ainsi que les costumes luxueux plaisent beaucoup à la cour shogunale. Durant l’époque Muromachi (1392 – 1568), le répertoire du Nô s’enrichit de nouvelles pièces. Les rôles alors créés nécessitent l’invention de nouvelles formes de masques. Au début de l’époque Edo (1615 – 1868), les masques se standardisent. On considère en effet qu’ils ont atteint une perfection qui ne pourra jamais être surpassée. Le but des grandes familles de sculpteurs sera désormais de copier ces masques originaux, appelés honmen, de la manière la plus fidèle possible. On nomme ces copies des utsushi. Certaines sont si précises que même les marques du temps, les chocs ou le vieillissement de la peinture sont reproduits !

« Tamura »ou La danse du fantôme, troupe du théâtre Kanze Kaikan, Kyôto, 30 juin 2006.

Une technique et des formes

Sculptés dans du bois de hinoki, le cèdre japonais, les masques sont peints et peuvent être décorés de crins, voire de plaques de métal doré sur les yeux ou les dents pour les personnages surnaturels. La sculpture de l’intérieur du masque est très importante pour le rendu de la voix. Elle doit pouvoir la faire résonner et l’amplifier car cela joue un rôle important dans l’aspect irréel que doit prendre le personnage. Par ailleurs, l’arrière du masque donne aussi la possibilité aux maîtres sculpteurs d’exprimer leur créativité. Dès le milieu de la période Edo, on trouve ainsi des masques avec des motifs ou des inscriptions peintes sur le revers. Enfin, une fois le masque achevé, ce sera également au revers que le sculpteur apposera son sceau.

Masque de type Okina, Musée d’Anthropologie, Université de Colombie Britannique. Image libre de droits (Creative Commons).

Il existe différents types de masques que l’on réunit en six grandes catégories : les Jô-men (hommes ou dieux âgés), les Kishin-men (démons, dieux hostiles), les Onryô-men (fantômes vengeurs), les Otoko-men (jeunes hommes) et les Onna-men (tous les masques féminins). Ces derniers présentent tous les caractéristiques de l’aristocratie de la période Heian, comme la peau très claire, les dents noircies ou les sourcils artificiels. La dernière catégorie est celle des masques Okina, représentant un vieux dieu bienveillant. Existant déjà au XIIe siècle, ils sont plus anciens que les autres formes de masques et ont la particularité d’avoir le menton détaché.

Masque et acteur

Le masque a un rôle particulier. Il est porté par le shite, c’est-à-dire l’acteur principal. Ce dernier joue généralement le rôle d’un personnage surréel, comme une divinité ou un esprit. Avant d’entrer en scène, le shite enfile le masque devant un miroir pour s’imprégner du rôle. C’est le masque qui va permettre au shite d’offrir pleinement au personnage sa dimension irréelle.

Certains masques, comme les Onna-men, peuvent sembler inexpressifs. En réalité, les émotions sont rendues par l’inclinaison du masque. Penché vers le haut, il fait percevoir de la joie ; penché vers le bas, plutôt de la tristesse. Le masque Ko-omote ci-contre montre bien cette différence d’expression. L’expressivité du masque dépend donc du talent du shite !

Les masques deviennent très tôt des éléments fondamentaux de la culture visuelle japonaise. Durant la période Edo, on les retrouve représentés sur des estampes ainsi que sur un très grand nombre de netsuke. Aujourd’hui les sculpteurs de masques Nô professionnels continuent de reproduire les honmen. Certains cependant, comme Bidou Yamaguchi, sortent de la tradition pour créer des modèles totalement différents, tout en conservant la technique ancestrale des masques de Nô.

Pour en savoir plus :

Masques et portraits. François Berthier. Arts du Japon. Aurillac : Publications orientalistes de France, 2007.

Documentaire « Noh Masks : The Spirit of Noh Theatre », Jeffrey A. Dym, 2018. Visible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=qsMnyrxqe6w

Photo de couverture : Masque de Nô de modèle « Chûjô » (catégorie des Otoko-men), Genkyu Michinaga, XVIIIe siècle, Metropolitan Museum of Art, New York. (Domaine public).

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