Le chamanisme coréen, un animisme aux mains des femmes

Il existe en Corée, aux côtés du bouddhisme et du confucianisme, un phénomène religieux plus ancien et méconnu du public occidental : le chamanisme, musok 무속. On regroupe sous ce terme un ensemble de croyances et pratiques populaires s’organisant autour de chamans, majoritairement des femmes, les mudang 무당, et de rares hommes, les paksu 박수. Ils constituent une catégorie de personnes capables de servir d’intermédiaires entre les hommes et le monde des esprits. Ce phénomène religieux, originaire de Sibérie, est présent durant toute l’histoire de la péninsule coréenne, des périodes hautes à nos jours.

 

Les chamanes, les dieux, les esprits

Le chamanisme coréen ne possède aucun dogme, texte officiel ou sacré définissant une ligne de conduite et de croyances, mais une tradition transmise oralement. Les vecteurs de cette transmission sont les chamans. Fait suffisamment rare pour être souligné, le pouvoir spirituel est détenu par des femmes, les mudang. Elles forment une communauté indépendante non hiérarchisée.

On distingue généralement deux types de mudang : les mudang héréditaires, seseumu 세습무, et les mudang dites inspirées, kangsinmu 강신무. Dans le premier cas, la mudang est née dans une famille de chamans ou s’est mariée avec une famille qui en possède. Elle porte donc sur ses épaules la tradition familiale. Dans le cas de la mudang inspirée, elle est choisie par une divinité et subit une initiation spirituelle ou « maladie spirituelle », sinbyeong 신병Les chamans inspirés peuvent donc être issus de toutes les classes sociales, être de tous âges, hommes comme femmes.

Passé l’initiation, le néophyte suit un apprentissage auprès d’une mudang confirmée qui va lui enseigner les différents rites ainsi que leur protocole. Cependant, le caractère héréditaire d’une chamane n’empêche pas son initiation spirituelle. Les mudang aménagent généralement un sanctuaire personnel où sont suspendues les peintures de divinités d’un panthéon mouvant, sans hiérarchie ni normes.

Sin yunbok_Hyewon pungsokdo_chamane_28.2x35.6cm_XVIIIe s_Gansong art museum
Sin Yunbok (v. 1758-1817?), « Danse d’une chamane », extrait de l’album Hyewon pungsokdo, encre et couleurs sur papier, 28,2 x 35,6 cm, Séoul, Gansong Art Museum

Il revient aux mudang d’accomplir des rituels, gut 굿, dont les protocoles varient d’une région à l’autre. À cette occasion, elles entrent en contact avec une divinité ou l’âme d’un défunt à qui elles servent de réceptacle lors de leur transe. Au cours de la possession, l’esprit transmet par leur intermédiaire les causes du désordre et les moyens d’y remédier. La danse et le chant font partie intégrante de ces rituels car ils permettent à la chamane d’entrer en contact avec l’esprit responsable du problème pour lequel elle est sollicitée. Ces rituels, plus ou moins complexes, peuvent comporter un nombre d’offrandes variable. Les mudang possèdent un large panel de compétences et remplissent différentes fonctions dont la célébration de rites, le traitement de maladies, la prédication et la divination, voire la malédiction. Elles étaient très sollicitées sur le plan domestique, rural et, à certaines époques, national.

 

Religions étrangères : entre conflit et syncrétisme

De même qu’il existe des différences régionales, le chamanisme actuel n’est pas celui des origines. Avec l’introduction successive de religions étrangères via la Chine, il a évolué et s’est adapté. Certains de ses éléments ont été récupérés par les religions nouvelles. Afin de s’enraciner dans la péninsule coréenne, le bouddhisme a inclus les divinités majeures du chamanisme à son panthéon. C’est notamment le cas de Sansin, esprit de la montagne.

Sansin, peinture bouddhique_XVIII-XIXe s_encre et cou sur soie_96x73cm_Guimet
Sansin, le dieu de la montagne, époque Joseon, XVIIIe -XIXe siècle, couleurs sur papier, 1,00 x 0,78 m, Paris, musée Guimet, Photo MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

Cette divinité topique prend généralement l’aspect d’un vieillard accompagné d’un tigre, son messager grâce à qui il est censé transmettre les décisions célestes aux villageois. Cette divinité d’origine chamanique figure dans tous les temples bouddhiques de la période du Joseon (1392-1910). Dans chaque temple se trouve un petit pavillon renfermant un autel dédié au boddhisattva Sansin au-dessus duquel est accrochée une peinture du dieu de la montagne. De son côté, le chamanisme a intégré des Buddha et bodhisattva à son panthéon.

Même si par bien des aspects le confucianisme semble s’opposer au chamanisme, tous deux partagent certaines pratiques à savoir la divination, l’oniromancie (art divinatoire utilisant les rêves), l’emploi de charmes écrits et la croyance en des jours fastes et néfastes. Ces convergences permirent aux confucéens du Joseon de substituer aux gut de village des cultes aux ancêtres que seuls les hommes étaient autorisés à pratiquer.

 

Le chamanisme dans la société coréenne

À l’époque des Trois Royaumes (fin du Ier siècle av. J.-C. – 668), puis sous le Silla unifié (668-918), pouvoir spirituel et politique se scindent pour laisser place à un corps religieux à part entière constitué de chamans. Ce dernier organise des cérémonies dans le but d’assurer la sécurité et la prospérité du royaume. L’introduction du bouddhisme dans la péninsule coréenne, au début du IVe siècle, engendre une période de conflit avec le chamanisme, mais également une forme de coexistence. Le chamanisme voit son pouvoir politique graduellement s’affaiblir de façon inversement proportionnelle à la propagation du bouddhisme. À l’époque du Goryeo (918-1392), ce dernier est promu religion d’État ce qui a pour conséquence la marginalisation progressive du chamanisme en Corée. Le roi fait cependant toujours appel à des mudang d’État pour des célébrations officielles.

Chamane célébrant un kut_Séoul
Mudang célébrant un gut, Séoul

Comme le bouddhisme, le chamanisme est touché de plein fouet par la répression de la dynastie du Joseon qui choisit le néo-confucianisme comme idéologie. La majorité des autels chamaniques sont alors détruits. Les mudang sont rabaissées au rang de cheonmin (gens vils), statut très discriminant dans une société aux classes rigides, et sont chassées de la capitale en 1444, mesure qui s’avère inefficace.

Les mudang sont les rares femmes à pouvoir circuler à leur guise et adresser la parole aux hommes. Elles subviennent à leur propres besoins et jouissent d’un respect mêlé de crainte pour leur pouvoir spirituel. Elles sont beaucoup plus libres que les femmes coréennes de l’époque du Joseon. À cette période, les néo-confucéens les assimilent délibérément aux kisaeng 기생, équivalent des geisha japonaises dont le rôle était de divertir l’esprit, et aux sadang 사당, danseuses vendant leurs charmes, qui toutes deux se produisent en public. Cette attitude de mépris envers les mudang s’est maintenue jusqu’à la fin du XXe siècle.

 

Même marginalisé, le chamanisme est encore très vivant dans la société coréenne qui semble aujourd’hui lui accorder un regain d’intérêt. Une chamane a d’ailleurs exécuté une danse rituelle au musée Cernuschi en février dernier.

 

Pour aller plus loin :

YI Yong Bhum, LEE Kyung Yup (et al.), Korean Popular Beliefs, Gyeonggi-do, Jimoondang, 2015

RYU Tongshik, The history and strcuture of Korean shamanism, Séoul, Yonsei University Press, 2012

 

Photo de couverture : Chamane et musiciens, époque Joseon, XIXe siècle, épreuve à l’albumine sur papier, acquis à Séoul, 1901, archives photographiques, fonds Louis Marin n° 062

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