Émaux cloisonnés japonais, les sept joyaux

Après la Chine, Tokonoma se plonge cette semaine dans la technique des émaux cloisonnés japonais. En japonais, « cloisonné » se dit shippô-yaki, shippô désignant les sept joyaux du bouddhisme, à savoir l’or, l’argent, l’émeraude, le corail, l’agate, le cristal et les perles. En appelant cette technique ainsi, les Japonais comparent les couleurs brillantes et les surfaces polies et résistantes de ces matériaux précieux à celles des émaux cloisonnés, tout en faisant référence à la richesse de la gamme chromatique des cloisonnés chinois. Car oui, comme vous allez le découvrir, il y a un lien entre cloisonnés chinois et japonais, même si ces derniers se sont largement émancipés de leur homologues de l’Empire du Milieu !

La redécouverte d’une technique

Fruit d’influences étrangères, la technique des émaux cloisonnés est introduite au Japon via la Chine aux alentours du XVIIe siècle et les premiers cloisonnés chinois sont alors fortement valorisés. Cette technique est jalousement gardée secrète par les quelques artisans la maîtrisant et son usage est limité aux accessoires de décoration. Elle tombe ainsi peu à peu dans l’oubli avant d’être redécouverte au milieu du XIXe siècle grâce à la réouverture du Japon de l’ère Meiji (1868-1912) et la fin de la prohibition du cuivre sur l’archipel.

Kaji Tsunekichi, Bol à décor de fleurs stylisées et assiette à décor de dragons sur fond de nuages, cuivre et émaux cloisonnés, Nagoya, vers 1855-65, crédit : Victoria & Albert Museum London

On doit à Kaji Tsunekichi (1803-1883) la renaissance de la technique des émaux cloisonnés à Nagoya dans les années 1830. Ancien samouraï, il devient doreur sur métal et achète un cloisonné chinois qu’il essaie d’imiter. C’est à partir de 1838 que la technique est appliquée sur un plus vaste ensemble d’objets tels des vases, des plaques, des bols, des brûles-parfums. Tsunekichi devient dans les années 1850 le fournisseur officiel de cloisonnés du daimyô du fief d’Owari. Les premiers « nouveaux » émaux cloisonnés reprennent une technique similaire à celle des cloisonnés chinois. Ils ont un corps assez lourd et une surface émaillée plutôt fine. Les couleurs ont un aspect terreux et parfois les cloisons cèdent et les émaux se mélangent à la cuisson. La majorité de la production est alors destinée au marché occidental.

« Wakon Yosai » : esprit japonais, savoir-faire occidental

Avec la réouverture du pays en 1868, le Japon met fin au système féodal du shogunat et entre dans l’ère Meiji, cherchant à tout prix à rattraper son retard économique et technologique sur l’Occident. Le pays adopte alors le slogan « wakon yosai« , littéralement « esprit japonais, savoir-faire occidental« , ce qui se traduit par l’arrivée d’Européens venus transmettre leurs techniques aux artisans japonais.

Namikawa Sosuke, Paire de vases à décor de corbeaux, émaux cloisonnés, vers 1900, crédit : Victoria & Albert Museum

Au même moment, l’Occident connaît un véritable engouement pour l’art japonais et notamment pour les cloisonnés, stimulant ainsi la production artistique. Les Expositions universelles qui se tiennent alors à travers le monde exposent les cloisonnés japonais, comme à Londres au Village Japonais où, entre 1885 et 1887, des artisans et leurs familles vivent dans de vraies maisons et montrent leur savoir-faire dans de vraies boutiques.

Nagoya continue d’être le grand centre des émaux cloisonnés, et en 1871 la Nagoya Cloisonné Company s’installe dans la région. Vers 1875, afin de participer au programme d’échange technologique, l’émailleur Tsukamoto Daisuke (1828-1887) quitte Nagoya pour intégrer une entreprise allemande installée à Tôkyô. Il y rencontre Gottfried Wagener (1831-1892), chimiste chargé de transmettre les techniques européennes modernes d’émaillage et avec qui il va collaborer. Ensemble, ils mettent au point des avancées cruciales dans le domaine, élargissent la gamme chromatique à des couleurs intenses et profondes. L’une des innovations techniques majeures est la suppression du besoin de cloisons pour retenir les émaux, donnant ainsi la possibilité de poser des émaux clairs et lumineux sur un fond uni et de créer des décors à l’aspect peint et réaliste. Kaisuke met également au point une technique permettant d’appliquer des émaux cloisonnés sur porcelaine.

1880-1910 : l’apogée des cloisonnés japonais

Grâce à la coopération technologique et aux innovations, l’art des émaux cloisonnés atteint un âge d’or incarné par deux figures majeures, sans lien de parenté : Namikawa Yasuyuki (1845-1927) et Namikawa Sôsuke (1847-1910). En 1878, Gottfried Wagener s’installe à Kyôto et rencontre Namikawa Yasuyuki. Ensemble, ils travaillent à un émail noir miroir semi-transparent qui, utilisé comme couleur de fond, devient la marque de fabrique de Yasuyuki. La caractéristique des cloisonnés de Yasuyuki est le travail des cloisons, plein de dextérité et de finesse, et l’attention particulière aux détails. Si sur ses premières pièces le décor est relativement traditionnel, fait de sujets botaniques stylisés et de motifs géométriques, ses œuvres de fin de carrière présentent un décor plus pictural, composé de scènes de nature et de vues de monuments célèbres de Kyôto.

De son côté, Namikawa Sôsuke perfectionne une technique consistant à donner aux émaux l’apparence d’une peinture à l’encre. Cette technique est rendue possible grâce au développement d‘émaux qui ne se mélangent pas, même en l’absence de cloisons. On emploie les termes shôsen et musen pour qualifier cette technique. Shôsen qualifie l’emploi de cloisons extrêmement fines, uniquement pour les détails, et musen l’absence de cloisons, ces dernières étant souvent enlevées juste avant la cuisson finale.

À partir des années 1910, l’engouement européen pour les cloisonnés s’estompe. Déjà en 1896, Namikawa Sosuke rapportait que le développement rapide des cloisonnés, victimes de leur succès, avait créé la confusion auprès des amateurs européens qui ne discernaient plus les œuvres de qualité ordinaire des véritables chefs d’œuvres. Toutefois, grâce à la coopération technologique et au tournant social, politique et économique pris par le Japon, cette période a été propice à l’émergence d’un nouvel art du cloisonné, transcendant les œuvres du passé et aboutissant à une véritable renaissance et apogée de la technique.

En savoir plus

Gregory Irvine, Japanese Cloisonné: the seven treasures, Victoria & albert museum, Far eastern series, V&A Publications, 2006, 144p.

Image de couverture : Namikawa Yasuyuki, Jarre couverte à décor de chrysanthèmes, argent et émaux cloisonnés, vers 1900-1903, crédit : LACMA

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