« Des fossiles de lumière et de temps »: l’œuvre du photographe Daido Moriyama

À travers ses clichés aux noirs et blancs profonds et à l’esthétique volontairement imparfaite, c’est plus d’un demi-siècle d’évolution de la société japonaise que documente le photographe Daido Moriyama. Alors que deux expositions parisiennes – respectivement à la galerie Polka et à la Maison Européenne de la Photographie – lui seront prochainement consacrées, retour sur l’œuvre et la carrière de l’un des maîtres de la photographie japonaise contemporaine.

De la peinture à la photographie

Né en 1938 à Ikeda, près d’Osaka, c’est d’abord avec le désir de devenir peintre que Daido Moriyama débute des études de graphisme. Mais c’est finalement vers la photographie qu’il se tourne à 21 ans : il devient l’élève de Takeji Iwamiya (1920-1989) et Seiryû Inoue (1931-1988). C’est ce dernier qui initie Moriyama à la photographie de rue et à une approche documentaire que le jeune photographe développe pleinement une fois installé à Tokyo en 1961.

La capitale japonaise est alors en pleine effervescence créative. Les années 1960 voient l’essor de collectifs et mouvements artistiques qui cherchent à inventer des modes d’expression en rupture totale avec l’époque d’avant-guerre, et ce dans tous les champs de la création – arts plastiques pour le mouvement Gutai, ou bien cinéma et théâtre pour la compagnie Tenjô Sajiki.

Révolution devant et derrière l’objectif

La photographie n’est pas en reste, avec la création de l’agence Vivo. A l’opposé des tenants de la kompura sasshin (« photographie contemporaine ») qui prônent la neutralité du point de vue du photographe et des sujets inspirés du quotidien, les jeunes photographes de l’agence Vivo souhaitent allier leurs sensibilités afin de rendre compte des bouleversements de la société japonaise d’après-guerre. Cette approche pionnière a une influence importante sur les photographes des années 1960 et 1970, dont Daido Moriyama, qui à son arrivée à Tokyo devient l’assistant de l’un des fondateurs de Vivo, Eikô Hosoe (1933- ?).

Mais c’est surtout à la revue Provoke que le nom de Moriyama est le plus souvent associé. Fondée en 1968 dans la foulée du mouvement étudiant Zengakuren (comparable au Mai 1968 français), le sous-titre avertit d’emblée : « Matériaux provocants pour la pensée » !

Daido Moriyama, Untitled, série « Provoke », 1969, tirage gélatino-argentique.
© Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery

L’objectif de Provoke est ambitieux puisqu’il s’agit de rompre avec les poncifs de la photographie et de créer un langage photographique neuf et radical. Quoique éphémère – seulement trois numéros – , la revue marque un tournant dans l’histoire de la photographie japonaise et fédère un grand nombre de jeunes photographes nippons, dont Daido Moriyama et Shômei Tomatsu (1930-2012), duquel il reste proche par la suite.

Shomei Tomatsu, Blood and Roses, 1969, tirage jet d’encre, 59 x 42 cm
© Shomei Tomatsu – INTERFACE

Le passant de Tokyo

C’est à cette même période que Daido Moriyama met en place la grammaire visuelle de son œuvre. Grand admirateur de l’œuvre de Jack Kerouac, se qualifiant lui-même de « chien errant », il place la dérive urbaine au centre de son travail, arpentant inlassablement les rues, à l’affût de tout ce qui s’y vit. Le spectateur est invité à se perdre aux côtés du photographe dans une ville devenue labyrinthe.

Daido Moriyama, Shibuya, série « Lettre à Saint Loup », 1990, tirage gélatino-argentique.
© Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery
Daido Moriyama, Untitled, série « Platform », 1977, tirage gélatino-argentique.
© Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery

Cet aspect labyrinthique est renforcé par la technique du photographe, qui n’hésite pas à jouer avec les reflets, les lettrages des panneaux ou les images publicitaires. Les contrastes entre noirs et blancs sont souvent poussés à leur maximum, tandis que les négatifs peuvent être volontairement grattés, surexposés, tâchés voir même brûlés !

Daido Moriyama, Untitled, série « Farewell Photography », 1972, sérigraphie sur toile.
© Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery

De l’aveu de l’artiste, l’aspect brut, flou, imparfait de ses clichés noir et blanc se rapproche de son propre œil tandis qu’il arpente les rues d’une ville. Au contraire, son travail en couleur, débuté dans les années 2000, se veut plus objectif :

« Le noir et blanc exprime mon monde intérieur, les émotions et les sensations que j’ai quand je marche sans but dans les rues de Tokyo ou d’autres villes. La couleur exprime ce que je rencontre, sans filtre et j’aime saisir cet instant pour ce qu’il représente pour moi. »

Daido Moriyama, Untitled, série « Pretty Woman », 2017
© Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery

Si plusieurs de ses séries sont consacrées à d’autres villes – New-York notamment- Tokyo et le quartier de Shinjuku occupent une place à part dans son travail. C’est dans les années 1960 que le photographe commence à documenter la vie des ruelles étroites d’un quartier alors célèbre pour sa vie nocturne et sa population interlope, mêlant mafieux, prostituées, artistes et fêtards.

Daido Moriyama, Untitled, 1967, série « Japan A Photo Theater », tirage gélatino-argentique.
© Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery

Tout au long de sa carrière, Daido Moriyama y revient, jouant avec sa mémoire et celle du spectateur en photographiant un même lieu à différentes époques et différents moments de l’année.

Parallèlement aux quelques 180 livres publiés par le photographe, le travail de Daido Moriyama a fait l’objet de très nombreuses expositions, au Japon comme à l’étranger. En France, s’il figurait en bonne place dans l’exposition « Noir et Blanc » du Grand Palais, annulée en raison du contexte sanitaire, deux expositions qui lui sont consacrées devraient ouvrir au public prochainement – celle de la Maison Européenne de la photographie présentant en outre le travail de Shômei Tomatsu. L’occasion de se plonger dans une œuvre hypnotique, qualifiée par son auteur de « fossile de lumière et de temps ».

Pour en savoir plus :

Catalogue de l’exposition Daido Moriyama, Éditions Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, 2003.

Daido Moriyama, Daido Tokyo, catalogue de l’exposition, Éditions Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, 2016.

Collectif, Provoke : Between Protest and Performance. Photography in Japan 1960-1975, catalogue de l’exposition « Provoke : entre protestation et performance. Photographie au Japon 1960-1975 », Editions Le BAL, 2016.

Daido Moriyama Photo Foundation

Galerie Polka

Maison Européenne de la Photographie

Image de couverture : Daido Moriyama, Untitled, série « Searching journey #8 », 1971, tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.

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