Un rêve de porcelaine caché au sein du Palais de Santos

Dans le cadre de son partenariat avec l’AFAO et la SAMC, Tokonoma vous propose un compte-rendu de la conférence donnée par Huei-Chung Tsao et Dr. Valentina Bruccoleri le 23 mars 2022, consacrée à l’exceptionnelle collection de porcelaines chinoises du Palais de Santos à Lisbonne, aujourd’hui siège de l’ambassade de France au Portugal. Elle fait suite à la publication en novembre 2021 du catalogue raisonné de la collection et offre une riche présentation de cet ensemble comptant pas moins de trois cents pièces !

Le Salon des porcelaines : naissance d’une collection unique

Fruit d’une longue histoire d’échanges commerciaux entre la Chine et le Portugal, le Palais de Santos à Lisbonne abrite l’une des plus importantes collections de porcelaines chinoises d’Europe. Les premières attestations de pièces de porcelaines dans les collections du palais remontent au premier inventaire de 1704 avec la mention de – tenez-vous bien – 253 porcelaines ! Mais comment a bien pu se constituer une telle collection ?

Remontons un peu dans le temps. Le palais de Santos est à l’origine un monastère, il faut attendre 1497 pour qu’il devienne la demeure royale de Manuel Ier (r. 1495-1521) qui envoie les premières grandes expéditions maritimes en Asie à partir de 1488 et met le Portugal à la première place du commerce en Europe : « L’empire portugais d’Asie » est né ! Le palais est ensuite racheté au XVIIe siècle par la famille de Lancastre, qui lance de grands travaux d’aménagement afin d’abriter la collection de ces grands amateurs de produits venant d’Orient. Cet inventaire de 1704 nous donne une idée de la richesse de leurs collections, par la description détaillée d’innombrables porcelaines de Chine dont le plafond du Salon des porcelaines est l’ultime témoignage.

Le plafond du salon des porcelaines du palais de Santos en 2018
© MNAAG, Paris / photo Thierry Ollivier

Ce plafond pyramidal, aménagé vers 1680, est une sorte de cabinet de curiosité rassemblant des pièces allant du début du XVIe à la fin du XVIIe siècle. Quand on le regarde, l’élément qui nous saute aux yeux est que ce n’est pas du tout une disposition aléatoire, bien au contraire ! « Sur ces quatre pans et au sommet, sont fixés deux cent cinquante-trois plats, allant des plus grands aux plus petits. (…) À la clef se trouve un ornement en forme de grenade sur lequel il y a huit assiettes. » (citation de l’inventaire de 1704). On a donc un plafond à la composition structurée, où chaque porcelaine, encastrée dans une boiserie dorée rehaussant sa polychromie bleue et blanche, a un emplacement bien précis. La communication entre ces pans se fait à l’aide de grandes assiettes d’environ 50 cm, elles-mêmes entourées de petites assiettes formant comme des pétales de fleurs ! Certaines pièces auraient d’ailleurs été cassées volontairement, juste au-dessus de la corniche, pour rentrer dans cette composition.

Une grande diversité

La plupart des porcelaines ont été produites dans les fours de Jingdezhen dans le Jiangxi (capitale de la porcelaine en Chine). Il s’agit majoritairement de bleu et blanc mais on retrouve également des pièces d’émaux sur couverte, notamment de la famille verte (ci-dessous à gauche) de l’époque Kangxi (1662-1722). Au sein de ce plafond, il y a donc des pièces de différentes périodes et de différentes qualités, dont certaines détonent par leur décor.

C’est le cas de ce plat (ci-dessus à droite), datant de l’époque Jiajing (1522-1566), qui présente un motif assez rare de grappes de raisins. Ce type de décor est toujours associé à l’Occident du point de vue de la Chine, à des contrées lointaines et donc, à une production d’exportation. Mais la structure du plat en elle-même reste très chinoise, avec une répartition en trois registres : un grand médaillon central, un cavetto (espace en creux) souvent laissé vide, et un rebord, décoré de fruits, de fleurs, ou bien d’objets précieux liés à l’imaginaire taoïste (des porte-bonheurs).

D’autres encore remontent à l’époque Wanli (1573-1620) et sont des plats dits de type Kraak (ci-dessous). Ce terme à la consonance singulière nous vient du mot hollandais Karaque, désignant les navires portugais de la fin du Moyen Âge ; les premiers à ramener ce type de pièces en Europe. Aujourd’hui, il désigne donc ces porcelaines présentant un magnifique décor de panneaux rayonnants au niveau des rebords et qui sont encore très appréciées des collectionneurs. De notre côté, on craque !

Plat à double registre de panneaux rayonnants
Chine, fours de Jingdezhen
dynastie Qing, règne de Kangxi (1662-1722), fin du xviie – début du xviiie siècle
porcelaine bleu et blanc
marque figurative : lingzhi
D. 28,6 cm ; H. 4,5 cm
inv. VIII ; ancien dépôt au MNAAG en 1981, rendu à l’ambassade en 1996
inv. 266 ; palais de Santos, mur est du salon des porcelaines
© RMN-Grand Palais / photo Thierry Ollivier

Un nouveau regard sur le commerce de la porcelaine

Porcelaines de la cargaison du navire dit Lena, fin du XVe siècle
© Franck Goddio / Hilti Foundation, Photo Frédéric Osada

À partir des années 1500, la demande de porcelaines chinoises est grandissante au Portugal. Les nouvelles routes maritimes, et les colonies de Goa, Malacca ou bien Hormuz assurent un monopole sur le commerce de l’océan Indien.

Ce commerce donne lieu à des naufrages, pour le plus grand plaisir des chercheurs et archéologues ! Le navire Lena, de la fin du XVe siècle, est retrouvé au fond de l’océan avec à son bord ses précieuses marchandises. Ces épaves permettent de voir l’état des porcelaines d’une période donnée et renseignent sur les types de pièces alors exportés. Certaines font d’ailleurs écho aux styles présents au sein de la collection du Palais de Santos.

La collection de porcelaines chinoises du Palais de Santos constitue le plus grand ensemble de pièces de porcelaines arrivées au XVIIe siècle en Europe. Elle est pourtant quasiment inconnue des spécialistes et a fortiori du grand public, aussi bien chinois qu’européen. La publication du catalogue raisonné en 2021, fruit de la collaboration d’historiens, de chercheurs et de conservateurs, vient remédier à cet oubli de l’histoire de l’art. Et pourquoi pas, vient de nous donner l’envie d’un petit tour à Lisbonne pour cet été !

En savoir plus

  • Le fameux catalogue raisonné, disponible en version française et anglaise en librairie : Porcelaines chinoises du palais de Santos, Claire Déléry et Huei-Chung Tsao (dir.), Paris, MNAAG/Liénart, 2021.
  • Lion-Goldschmidt, D., « Les porcelaines chinoises du palais de Santos », in Arts asiatiques, tome 39, 1984, pp. 5 – 72.
  • Pour tout savoir sur les porcelaines, retrouvez l’exposition virtuelle du Musée national des arts asiatiques – Guimet par ici.

Image de couverture : Couverture du catalogue © Lienart éditions / MNAAG, Paris, 2021

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