Un art du geste : découvrez l’encre en mouvement au musée Cernuschi

La dernière exposition du musée Cernuschi nous avait conté une histoire de la peinture à l’encre en Chine, à travers un ensemble exceptionnel emprunté au musée d’art de Hong Kong. C’est cette fois sur la richesse de sa propre collection que le musée fonde sa nouvelle exposition, une histoire de la peinture à l’encre au XXe siècle.

Réinventer la peinture à l’encre

Par le biais de nombreux dispositifs audiovisuels, L’encre en mouvement illustre un aspect essentiel de la peinture chinoise : la place accordée au geste au sein de la création. C’est ce geste qui constitue le fil rouge du parcours, unifiant ainsi la diversité des réponses apportées par les plus grands artistes à cette question : comment réinventer la peinture à l’encre ?

Le lien qui unit la peinture à la calligraphie, fondées sur les mêmes outils et les mêmes mouvements, justifie la place accordée à l’écriture dans la première salle de l’exposition. Dans les dernières années de l’empire, c’est en effet dans la calligraphie que l’art du trait s’est libéré en premier. En prenant modèle sur les plus anciennes inscriptions sur pierre connues, Wu Changshuo (1844-1927) contribue à l’invention d’un nouveau style puissant et épais, qui influence nettement la peinture du début du siècle. Familier de son œuvre, le célèbre Qi Baishi (1863-1957) en revendique même la continuité directe dans ses peintures « sans os », c’est-à-dire sans trait de contour.

Qi Baishi (1863-1957), Poissons (détail), 1947. Encre et couleurs sur papier, 103,7 x 34,4 cm. M.C. 8724
Don Guo Youshou, 1953 © Paris Musées / Musée Cernuschi © Qi Baishi.

A ces recherches internes à la scène chinoise s’ajoute un regard vers l’étranger. De nombreux artistes vont se former au Japon, où la peinture à l’encre s’est confrontée aux styles occidentaux beaucoup plus anciennement. A la même époque, d’autres peintres se rendent en Europe. Ils sont encouragés par les autorités, qui considèrent que réformer les modes d’expression artistique contribuera à réformer les modes de pensée. Dans ce contexte, l’exposition consacre une salle au thème du nu, qui agit comme un marqueur de modernité chez beaucoup d’artistes. La nudité, quasiment absente de l’art chinois, est en effet un passage obligé dans l’apprentissage en Europe. Chez Sanyu (1895-1966), qui étudie à l’académie de la Grande Chaumière (Paris), la rencontre de ce thème, d’un style très libre, et de la technique de l’encre donne naissance à une synthèse particulièrement réussie.

Sanyu (Chang Yu, 1895-1966), Nu allongé, années 1930. Encre sur papier, 26,5 x 42,9 cm. M.C. 9902. Don Jean-Claude Riedel, 1993 © Paris Musées / Musée Cernuschi © Sanyu.

Une histoire de la Chine moderne

Le renouvellement de la peinture à l’encre passe d’abord par des changements dans la formation et les modèles des artistes, mais il est également le reflet des mutations qui agitent l’histoire chinoise au XXe siècle. Ainsi, c’est dans l’exil face à l’invasion japonaise que les peintres redécouvrent le site de Dunhuang (province du Gansu) à partir de 1937. Ces grottes bouddhiques entièrement peintes et sculptées donnent aux peintres un nouveau répertoire de formes et de couleurs qui les amène à renouveler leur regard sur la tradition picturale.

Avec l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, l’expression artistique est strictement contrôlée. Les peintres sont contraints de répondre aux besoins du régime maoïste, et de trouver des justifications politiques pour continuer d’utiliser l’encre. Le régime considère que les techniques traditionnelles sont impropres à la construction de la nouvelle Chine… La musée Cernuschi a la chance de conserver un fonds exceptionnel d’esquisses des plus grandes œuvres de cette époque, qui sont mises à l’honneur pour l’occasion !

Tang Xiaohe (né en 1941), Esquisse pour Avancer contre vents et marées, 1971
Fusain sur papier, 78,3 x 123 cm. Dépôt AXA, 2018 © Paris Musées / Musée Cernuschi
© Tang Xiaohe.

Parallèlement, les artistes qui travaillent en dehors de Chine se confrontent à la mondialisation de la scène artistique. A Taiwan, où se sont repliés les nationalistes du Guomindang en 1949, de nombreux peintres opèrent une synthèse entre l’abstraction occidentale et l’usage traditionnel de l’encre. De nombreux artistes passés par Taïwan sont ainsi intégrés à la scène internationale. S’il est plus connu pour ses peintures à l’huile, Zao Wou Ki (1920-2013) n’en a pas moins réalisé de nombreuses encres sur papier. Il en est de même pour Chu Teh-Chun (1920-2014), ou encore pour Walasse Ting (1928-2010), proche des artistes du mouvement CoBrA, de l’expressionnisme abstrait et du Pop art.

Sur le territoire chinois, il faut attendre l’ouverture vers l’étranger qui succède à l’ère maoïste pour que ces courants soient progressivement assimilés. De nombreux peintres intègrent ces influences à leurs recherches, tout en mettant à profit les spécificités de l’encre. Ils prennent ainsi garde à ne pas « couper le fil du cerf-volant », selon l’expression de Wu Guanzhong (1919-2010), évocatrice de son attachement à la peinture traditionnelle..

Visiteuse devant Sans titre de Zao Wou Ki, 1972. Encre sur papier. M.C.2016.30. Photo : David Pujos.

Grâce une politique d’acquisitions très active menée depuis soixante-dix ans, le musée Cernuschi est aujourd’hui en mesure de proposer une exposition rare réunissant un panorama de l’encre au XXe siècle dans toute sa diversité, à travers des artistes travaillant en Chine autant que des peintres des diasporas. En complément de l’exposition, le catalogue propose une synthèse particulièrement complète de la peinture chinoise moderne.  A ne pas manquer !

Pour en savoir plus :

L’encre en mouvement, une histoire de la peinture chinoise au XXe siècle. Exposition au musée Cernuschi, 7 avenue Velasquéz, Paris. Du 21 octobre 2022 au 19 février 2023.

Catalogue de l’exposition : L’encre en mouvement, une histoire de la peinture chinoise au XXe siècle, sous la direction d’Eric Lefebvre et de Mael Bellec, éditions Paris Musées, 256 pages, 200 illustrations, 35 euros.

Lire d’autres articles sur les peintres présentés dans l’exposition :

Image de couverture : Qi Baishi (1863-1957), Petits poussins (détail), 1947. Encre et couleurs sur papier, 103,7 x 34,4 cm. M.C. 8726. Don Guo Youshou, 1953 © Paris Musées / Musée Cernuschi © Qi Baishi. Photo : David Pujos

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