De fer et d’or : le monde miniature des tsuba

Après vous avoir décrypté le vocabulaire du sabre japonais, Tokonoma poursuit cette semaine sa plongée dans l’univers du guerrier japonais avec un focus sur les tsuba ! D’objets utilitaires, ces gardes de sabre sont devenues des objets de prestige, symboles d’un statut social, puis de collection, appréciées des occidentaux.

L’origine des tsuba

Au même titre que le fourreau, la tsuba est un élément de la monture du sabre. Les premières tsuba apparaissent dès le 7e siècle. Elles sont faites en fer, portent un décor ajouré en forme de roue et sont posées sur des sabres droits. Leur usage est d’abord uniquement fonctionnel : protéger la main du guerrier et servir de contrepoids à la lame. Progressivement, leur taille augmente avec parfois une certaine tendance à l’exagération. Dans la deuxième moitié de l‘époque Heian (794-1185), apparait le sabre courbé qui reste ensuite la norme jusqu’à l’abolition du port du sabre en 1871.

Tsuba de forme ronde en fer à décor en kage-sukashi d’un coquillage et jouets, vers 1450-1550, Diam. 9 cm, Victoria & Albert museum, (c)Victoria and Albert Museum, London

Le 12e siècle voit la naissance du système du bakufu, gouvernement militaire, qui reste en vigueur au Japon jusqu’à la fin de la période Edo (1603-1868). La classe des samouraïs prend de plus en plus d’importance. Même si ces derniers utilisent le sabre, l’arc est l’arme de prédilection. Cependant, le sabre prend de plus en plus d’importance dans l’armement du guerrier. Ils sont alors produits en masse et peu d’attention est alors accordé à la monture.


Il faut attendre le 14e siècle pour qu’un véritable décor se développe sur les gardes. Ces gardes anciennes sont de style appelé ko-tosho. Elles sont admirées par les collectionneurs pour la simplicité de leur décor ajouré, la beauté et la texture de leur patine. Leur décor est souvent en lien avec la mort qui peut surgir à tout moment dans un contexte de guerres civiles qui caractérise le Japon d’alors. Ces gardes sont utilisées sur des sabres à une main et reflètent les croyances liées au bouddhisme zen en faveur auprès de l’élite. Les auteurs japonais considèrent les premières gardes en fer comme l’expression suprême du genre.

Le tournant du 16e siècle

Garde de sabre, vers 1475, fer, or, argent et cuivre, H.7 cm, The Metropolitan Museum of Art, New York, (19.153.13), domaine public.

Le 16e siècle est un moment majeur dans le développement des tsuba. L’arme des guerriers change alors et l’on passe d’un sabre utilisé à une main à un sabre utilisé à deux mains. Ce nouveau type de sabre requiert l’emploi de gardes plus épaisses et plus grandes.

Les décors évoluent à cette période avec le passage d’un style symbolique vers un style décoratif. Le décor, qui devient plus pictural, apparait avec les écoles Nobuie et Kaneie. Cette dernière se caractérise par un décor en relief, avec des touches d’or et d’argent imitant la peinture à l’encre.

Vers la fin du 16e siècle apparaît une nouvelle famille de métallurgiste : la famille Goto. Les montures qu’ils réalisent se distinguent par l’emploi de shakudo, un alliage produit par mélange d’or et de cuivre et qui, cuit à haute température, prend une couleur noire pourpre. Le style de cette famille est sobre et luxueux, dans l’esprit du temps, adapté au formalisme de la cour shogunale. Les décors sont incrustés de métaux comme l’or, l’argent ou le cuivre sur un fond granulé dit nanako et dominés par des motifs évoquant la légitimité du clan Ashikaga comme le dragon enroulé autour d’une épée bouddhique ou encore des shishi, lions bouddhiques, et pivoines – considérés comme le roi des animaux et la reine des fleurs. Au 17e siècle, le code de la cour précise que les samouraïs doivent porter un sabre avec fourreau en laque noire et une monture de style Goto.

Tsuba à décor de hautes herbes et daim sur fond nanako, shakudo, or, cuivre, école Goto, 17e siècle, British museum, © The Trustees of the British Museum

Stabilité et créativité à l’époque Edo (1603-1868)

L’époque Edo est une période de stabilité nouvelle dans l’histoire du Japon. La production de tsuba continue et même augmente alors que le pays connait 200 années de paix ! L’on passe alors d’une fonction usuelle, guerrière, des tsuba à une fonction symbolique, reflet de son statut social. Outre les guerriers, les marchands portent également le sabre. La mise en place du système de résidence alternée ou sankin kotai qui oblige les daimyo à séjourner la moitié du temps à la capitale Edo encourage le développement d’ateliers provinciaux. De nombreuses écoles voient le jour et les styles de décors se multiplient, ajourés, incrustés de métaux, de nacre, imitant le bois, à décor d’émaux cloisonnés.

Garde de sabre en forme tigre en fer et or, 1800-1850, H. 6,9 cm, signée Yasuchika, (c) Victoria & Albert Museum

Un style moins formel se met en place . Les sujets conventionnels sont remplacés par des thèmes plus poétiques parfois inspirés de la nature. On retrouve également des mythes populaires comme le personnage de Shoki, des démons ou « oni« , des épisodes des guerres civiles japonaises ou encore des épisodes du roman chinois des Trois royaumes. Les décors vont de l’héroïque à l’humoristique et reflètent la position ambiguë d’une classe de samouraïs urbaine entrainée pour la guerre mais vivant à une période de relative stabilité.

La chute du système du bakufu entraîne l’abolition du port du sabre en 1871. La production de tsuba diminue alors fortement. Cependant la réouverture du Japon à l’Occident fait connaître l’art des tsuba aux collectionneurs qui se passionnent pour ces objets, témoins de la maîtrise technique et de la créativité des métallurgistes. Avidement collectionnées, les tsuba se retrouvent ainsi aujourd’hui dans les plus prestigieuses collections muséales comme celle de la fondation Baur.

Pour aller plus loin

Joe Earle, Lethal Elegance, the art of the samurai sword fittings, MFA publications, 2004, 256 p.

Masayuki Sasano, Early japanese swords guards, sukashi tsuba, Japan publications, 1972, 266 p.

Image de couverture : Kubo Shunman, Surimono, Sacs et tsuba, encre et couleurs sur papier, période Edo, 19e siècle, 14 x 18.7 cm, Metropolitan Museum of Art, domaine public.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Serge Astieres dit :

    Bonjour,

    Merci pour ce bel article sur les tsuba, très informatif. En complément, je recommande les video de Ford Hallam, un artiste sud-africain installé en Angleterre qui a étudié au Japon. Il re-crée notamment des tsuba et explique son art. Voir par exemple https://www.youtube.com/watch?v=wGMj7o6AwnM

    Cordialement

    Serge Astieres

    J’aime

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