Xuanzang : moine-pèlerin brillant et voyageur de l’extrême

C’est la rentrée, le travail nous attend tous. Mais que diriez-vous de prolonger un peu avec le récit accéléré du voyage de Xuanzang ? On sort de notre zone de confort pour visiter l’Asie centrale et l’Inde ? Attention, ça s’annonce moins tranquille qu’un all inclusive classique !

Le projet d’un éminent moine

Xuanzang, Grottes de Mogao, Dunhuang (Gansu), IXe siècle, peinture murale, in situ. Domaine publique.

Xuanzang nait en 600 et grandit dans la Chine des Sui (581-618) et des Tang (618-907). Il choisit la voie du moine et consacre sa vie au bouddhisme. C’est en réalité l’un des plus brillants savants bouddhistes de son temps et de Chine. Féru de théologie, il semble avoir appris tout ce qu’il pouvait et maîtriser tous les plus grands textes du Mahāyāna. Dépositaire d’un immense savoir religieux avant même ses 30 ans, il rêve d’en combler les lacunes. Pas de repos pour les braves ! Il souhaite maîtriser les doctrines du bouddhisme Hīnayāna, les anciennes écoles du bouddhisme qui ont cours à l’Ouest. Et quoi de mieux pour cela sinon partir sur les traces du Bouddha en Inde ?

Le moteur de Xuanzang est en effet plus grand encore que sa « simple » soif de savoir. Il espère bien sûr rapporter en Chine tout un pan de la théologie manquante, celle liée aux autres branches du bouddhisme. Outre les sūtra et textes de vie monastique, il s’intéresse surtout aux abhidharma, les commentaires des sūtra des écoles anciennes. Mais la graine du voyageur germe en lui, puisqu’il ambitionne également marcher dans les pas du Bouddha historique et visiter les lieux emblématiques de sa vie et de son enseignement, en Inde et au Pakistan. Eh bien vous n’allez pas le croire, mais il l’a fait!

A travers déserts et vents polaires

Moine pèlerin, grottes de Mogao, Dunhuang (province du Gansu), inscriptions en chinois, IXe-Xe siècle, encre et couleurs sur papier, Paris, Bibliothèque nationale de France. Source gallica.bnf.fr / BnF

Son voyage commence donc en l’an 629. Dans le détail, il commence par quitter la capitale, sans autorisation impériale ! Cela implique qu’il n’a aucun sauve-conduit pour circuler. Il passe néanmoins toutes les préfectures du corridor du Hexi (actuelle province du Gansu), plus ou moins avec l’accord des autorités, puis le dangereux désert du Taklamakan avant de pouvoir atteindre les royaumes indépendants de Yiwu et de Kuča. Il repart, non sans encombre, et franchit les monts Tianshan au-delà desquels se trouvent les territoires turques. Au Kirghizistan, il est accueilli par Tong yabghu kaghan (619-630), le souverain des Turcs occidentaux à Suyab. Il fait ensuite un passage remarqué, voire même bouleversant, auprès du roi de Samarcande en actuel Ouzbékistan qui s’empresse de se convertir. Puis il se dirige plus au sud et rallie Bamiyan et sa région très dynamique du monde bouddhique. Il décrit l’existence d’une dizaine de monastères, plusieurs milliers de moines et les fameuses immenses statues du Bouddha, dont deux détruites par les Talibans en 2001 et une jamais localisée.

Il arrive enfin en Inde et visite Kapilavastu, le lieu de naissance du Bouddha ; Bénarès, où il a prêché la première fois ; Bodhgayā , où il a atteint l’Eveil. C’est à Nālandā, ce qu’on peut communément désigner comme la plus grande « Université bouddhique » d’Asie et de l’époque, qu‘il passe le plus clair de son temps à étudier textes religieux et grammaire sanskrite, entre diverses visites dans toute l’Inde. Riche d’un savoir encore plus immense qu’immense, il repart pour la Chine. Il emporte avec lui plus de 650 ouvrages, des sculptures et des reliques du Bouddha sur la même route qu’il emprunta à l’allée. Il rejoint la capitale des Tang en 645 et est reçu en grande pompe par l’empereur Tang Taizong (r. 626-642). C’est l’achèvement de pas moins de 19 années de voyage.

Cartels :

Grottes bouddhiques près de Kuča. Licence Creative Commons

Alexander Burnes, Les Bouddhas de Bamiyan, 1833, gravure. Domaine publique.

Temple n°3 du monastère de Nālandā (Bihar). Licence Creative Commons.

Une vie d’écriture

Ta xing Xin jing 塔形《心經》ou Le sūtra du cœur en forme de pagode, traduction en chinois par Xuanzang, encre sur papier, Paris, Bibliothèque nationale de France. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Ses exploits ne s’arrêtent pas là ! Il rédige un ouvrage extrêmement détaillé et passe à la postérité après la publication de son Rapport du voyage en Occident à l’époque des Grands Tang  ou Da Tang xiyu ji 大唐西域記, compilé par un de ses disciples sous sa dictée. Cet ouvrage se rapproche beaucoup d’un précis de géographie et d’une encyclopédie des sociétés et doctrines bouddhiques occidentales. Les 110 royaumes et pays qu’il a traversés y sont répertoriés. Son rapport est si précis qu’il devient l’expert en bouddhisme et « affaires indiennes » de l’empereur Taizong.

Mais en réalité, jusqu’ici, rien d’exceptionnel! Il n’est pas le premier pèlerin chinois a avoir fait un tel voyage, ni à avoir consigné ses étapes. Il est précédé notamment par le moine Faxian 法顯 (c. 420). Ce dernier a lui aussi accédé à la postérité grâce à un récit de voyage formidablement documenté relatant ses pérégrinations d’une durée de quinze ans. Chez Xuanzang, l’exception réside en sa grande maîtrise de la doctrine bouddhique, l’amenant à surpasser les différents maîtres qu’il rencontre sur son chemin. C’est également un traducteur invétéré et extrêmement prolifique. En tout, ce sont 80 textes bouddhiques que Xuanzang traduit, dont le plus long comporte 600 rouleaux : une véritable sinécure… Avec son équipe de moines, il est capable de traduire du Sanskrit vers le Chinois à un rythme de près d’un rouleau tous les deux jours !

Xuanzang en chemin vers l’Inde, Japon, XIVe siècle, période Kamakura, couleurs sur soie, Tokyo, National Museum. Domaine Public.

Sa vie bien remplie s’achève en 664. Mais la légende grandit et son histoire continue d’animer les bouddhistes du monde entier des siècles après. Elle a inspiré l’écriture des Pérégrinations vers l’Ouest ou Xi Youji 西游記, un roman du XVIe siècle. Son héritage est à la base de la diffusion du bouddhisme dans la péninsule coréenne et au Japon. La plupart des textes qu’il a traduit ont ainsi poursuivi leurs voyages. Le cinéma et les mangaka se sont également imprégnés de cette histoire, permettant de perpétuer son souvenir auprès des jeunes générations d’aujourd’hui.

Pour aller plus loin

L’intervention de Sen Tansen intitulée « The Politics of Pilgrimage: Xuanzang and his Meetings with Indian Kings » lors d’un colloque international au Collège de France (23 juin 2017), ici.

Une traduction du Rapport du voyage en Occident à l’époque des Grands Tang disponible ici.

Pour une traduction des mémoires de Faxian intitulées Mémoire sur les pays bouddhiques c’est par ici.

DREGE Jean-Pierre, « 645 : Xuanzang sur les traces de Bouddha », in BERTRAND Romain (dir.), L’Exploration du monde : une autre histoire des grandes découvertes, Paris : Editions du Seuil, 2019, pp. 37-41.

Photo d’illustration : Les monts Tianshan et le massif du Khan Tengri, sur le chemin de Xuanzang. Licence Creative Commons.

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