Entre Tokyo et Paris : les artistes japonais de la Nouvelle Ecole de Paris

Après notre article sur l’influence de l’art japonais dans l’abstraction européenne entre 1945 et 1960, explorons cette semaine le parcours des artistes japonais en France au sein de la Nouvelle Ecole de Paris ! Dans ce bouillonnement qu’est le Paris post Seconde Guerre mondiale, arrivent des artistes japonais qui intègrent la jeune Nouvelle Ecole de Paris. Focus sur trois d’entre eux : Toshimitsu Imai, Kumi Sugai et Yasse Tabuchi.

Toshimitsu Imai, Kumi Sugai et Yasse Tabuchi, l’aventure parisienne

Portrait de Yasse Tabuchi (1921-2009) en 1962, image libre de droit.

Tous les trois sont attirés par le « yoko« , ce voyage en Occident, synonyme de reconnaissance, qui va les pousser à s’installer en France. Clélia Zernik, professeure de philosophie de l’art aux Beaux-Arts de Paris précise qu’en effet, à l’époque, « pour être reconnu au Japon, il faut passer par l’étranger ». Si au Japon le prestige de l’artiste est souvent associé à l’aspect technique et au savoir-faire, en France la singularité et l’expression de soi sont plus valorisés. Pour ces artistes, s’installer en France est un moyen de se confronter à l’art contemporain et est crucial pour l’évolution de leur carrière artistique. À une époque où le Japon restait encore attaché à ses traditions, Stéphane Corréard, journaliste et critique, rappelle que de nombreux artistes avaient un grand besoin « d’accéder à la modernité, de voir les œuvres dans les musées et les galeries, de découvrir les lieux mythiques, tels Montmartre ou Montparnasse, et pour beaucoup de vivre la liberté des mœurs. »

Toshimitsu Imai, composition, circa 1960, huile sur papier, 48,5×62,5 cm, galerie Louis & Sack, crédits: Galerie Louis & Sack

Yasse Tabuchi (1921-2009) est le premier de ses compatriotes à s’installer à Paris, en 1951. Il occupe une place tout à fait particulière dans l’École de Paris, entre abstraction et figuration. Son travail est décrit par la critique en 1961 comme une « explosion végétale et chromatique où la souplesse des lignes et des formes se soumet spontanément à une composition à la fois dynamique et stable. »

Toshimitsu Imai lors d’un vernissage en 1960, image libre de droit.

Toshimitsu Imai (1928-2002) et Kumi Sugai (1919-1996) arrivent eux en 1952. Imai reste vingt ans dans la capitale. Il rencontre Yasse Tabuchi à la maison du Japon de la Cité universitaire où il s’établit. Il étudie à la Sorbonne avec Kumi Sugai. En 1954, Imai rencontre le peintre Sam Francis, également installé à Paris. Il lui fait délaisser les figures figées pour se tourner vers un art abstrait. Le peintre américain lui présente l’année suivante Michel Tapié, critique d’art qui théorise l’art informel, et conseiller artistique de la galerie Stadler qui défend les artistes de l’abstraction. Imai devient alors le premier artiste japonais à intégrer le groupe de l’art informel. Entre 1956 et 1961, il expose trois fois à la galerie Stadler et devient rapidement un artiste à la renommée internationale. L’œuvre d’Imai oscille entre maîtrise et violence dans une alternance entre deux systèmes culturels, la France et le Japon, et un refus constant de réalisme.

Kumi Sugai, image libre de droit.

Kumi Sugai quant à lui est exposé en 1955 à la galerie Kléber dans l’exposition « 17 peintres de la génération nouvelle », associant ainsi l’artiste à la jeune Nouvelle École de Paris abstraite. Ses toiles sont peuplées d’un étrange bestiaire froid, représenté avec un graphisme élégant, sur des fonds soigneusement préparés, blanc ou noir modulé de gris. Jean-Clarence Lambert, critique, déclare en 1956 : « Il aurait manqué quelque chose à la jeune école de Paris si Sugai n’était pas venu s’y joindre… ».

L’exposition des artistes japonais de la Nouvelle École de Paris

Kumi Sugai, DIABLE ROUGE, 1956, Huile sur toile, 20 x 14,5 cm, Signé et daté en bas à droite, crédits : Galerie Louis & Sack.

Plusieurs expositions sont rapidement consacrées à ces artistes japonais de la nouvelle École de Paris : en 1954, « Peintres japonais de Paris » au Städitisches Museum de Leverkusen, en 1955, au Cercle Volney à Paris « Peintres japonais de Paris », en 1958 au Palais Galliera, à Paris « Artistes japonais à Paris ».

L’installation des artistes japonais à Paris a également facilité la promotion de la Nouvelle École de Paris au Japon. En novembre 1956, l’art informel est présenté pour la première fois au Japon à travers l’exposition « Sekai Konnichi no Bijutsuten« , ou « Exposition internationale de l’art actuel ». Elle est organisée par le journal japonais Asahi, avec l’aide de Toshimitsu Imai et rassemble 60 œuvres de 60 artistes japonais et 76 œuvres de 47 artistes étrangers, dont 17 proviennent de la collection personnelle de Michel Tapié. L’année suivante, Imai propose à Michel Tapié de se rendre au Japon afin d’organiser une exposition des œuvres de Georges Mathieu. Cette dernière voit le jour en août 1957 et est un véritable succès pour l’artiste et pour Tapié, qui établit alors un lien durable pour la présentation des artistes de l’art informel au Japon.

Présenter la Nouvelle Ecole de Paris aujourd’hui : la Galerie Louis & Sack

Toshimitsu Imai, circa 1960, huile sur toile, 55×38 cm, Galerie Louis & Sack, crédits : Camille Despré.

Fondée en 2020, la galerie Louis & Sack s’est donnée pour mission de représenter les artistes japonais de la Nouvelle Ecole de Paris. Ces artistes, qui ont pourtant joué un rôle majeur dans l’abstraction post-Seconde Guerre mondiale et ont connu une reconnaissance internationale, sont aujourd’hui parfois tombés dans l’oubli. La galerie souhaite ainsi revaloriser le travail de ces artistes qui ont donné un souffle essentiel à l’abstraction en Occident, en les associant à la création céramique contemporaine.

A cette occasion, la galerie Louis & Sack organise du 17 au 26 juin 2022 une exposition autour du geste et de la matière présentant un ensemble d’œuvres d’artistes japonais de la Nouvelle Ecole de Paris. Une belle occasion de découvrir leur travail aussi puissant qu’onirique !

En savoir plus

  • Lydia Harambourg, L’Ecole de Paris, 1945-1965 : dictionnaire des peintres, Neuchâtel : Ides et Calendes, 1993, 526p.
  • La « Nouvelle Ecole de Paris », Fiche du musée Unterlinden, en ligne.
  • Stéphanie Pioda, « Paris, le rêve des artistes japonais », La Gazette Drouot, 25 mai 2021, en ligne.
  • Collection art contemporain – La collection du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne , sous la direction de Sophie Duplaix, Paris, Centre Pompidou, 2007 et en ligne.
  • Sur Michel Tapié et Georges Mathieu au Japon, Mathieu et Tapié, 1948-1958 : une décennie d’aventures, en ligne.
  • Toute l’actualité de la galerie Louis & Sack.

Image de couverture : Toshimitsu Imai, composition, circa 1960, huile sur papier, 48,5×62,5 cm, galerie Louis & Sack, crédits: Galerie Louis & Sack.

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