« Or l’aventure est ailleurs, et autrement » : le Japon et l’abstraction des années 1945-1960

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Des liens forts s’étaient déjà tissés entre la France et le Japon au XIXe siècle donnant lieu au Japonisme. Avec les deux guerres mondiales, l’attirance pour le Japon s’essouffle, d’autant plus que le Japon rejoint le camp ennemi. Dès la guerre terminée, le Japon redevient une source d’inspiration essentielle pour les peintres de l’abstraction.

La Seconde guerre mondiale constitue un traumatisme individuel et collectif sans précédent et marque un temps d’arrêt de la création artistique.

 « Quand Hitler ravageait l’Europe, pouvions nous nous exprimer en peignant une jolie fille nue allongée sur un divan ? Je sentais que la solution durant ces années était de se demander – qu’est-ce qu’un peintre peut faire ? […] Ce que cela a signifié pour moi, c’est qu’il me fallait repartir à zéro, comme si la peinture n’avait jamais existé, ce qui est une façon particulière de dire que la peinture était morte. […] Les vieux trucs étaient dépassés. Ils n’avaient plus de sens. Ils n’avaient plus aucun intérêt dans cette situation de crise morale. » Barnett Newman

Les artistes s’interrogent sur leur rôle et sur la pertinence de leur art face aux horreurs de la Shoah (1940-45). Le traumatisme provoque une profonde remise en cause des valeurs et de l’art. Ils veulent faire table rase et refusent la figuration. En manque de repères, ils se tournent alors vers le Japon qui devient la source d’inspiration.

La calligraphie, la réponse à un besoin de sens  

Alors que plus rien n’a de sens et que toute entreprise créatrice paraît stérile, la calligraphie apparaît comme une réponse. Elle est perçue par les artistes occidentaux uniquement de manière graphique, indépendante des lettres et des mots. Sous leur pinceau, elle est une association de traits dont émerge une forme, une autre écriture hors du sens. Elle constitue une solution à la recherche d’un nouveau langage à la fois pictural et linguistique.

« Je remarque alors que la “calligraphie”, art du signe par excellence, vient de se libérer du contenu signifiant littéral de l’écriture pour n’être plus que pouvoir direct de signifiance, l’écriture devançant sa propre valeur fondamentale. » Georges Mathieu

Image 1 : Mahoning, Franz Kline, 1956, huile et papier sur toile, 2×2,7m, Whitney Museum of American Art, New York (Etats-Unis) [crédit G.Starke] ; Image 2 : Brou de noix, Pierre Soulages, 1947, brou de noix sur papier, 63,8 x 48,5cm, Musée Pierre Soulages, Rhodez [Crédit : Yann Caradec; modification par Betty Parois]

L’autonomisation de la calligraphie japonaise, par superposition, déformation et complexification, est apparue comme une ressource essentielle pour la reconstruction et la renaissance de l’art européen et américain. Cette découverte de la calligraphie s’est faite de manière assez spontanée par des artistes comme Franz Kline et Pierre Soulages. Elle est confirmée lors de voyages d’artistes européens au Japon où ceux-ci rencontrent les membres du groupe Bokujinkai, « les hommes de l’encre » et assistent à des démonstrations de calligraphie . En France, Jean Degottex et Georges Mathieu portent l’abstraction calligraphique vers la perfection.

Image 1 : White and black, Georges Mathieu, 1948, encre de chine sur papier, coll. part [photo prise par Betty Parois, livre Georges Mathieu, Lydia Harambourg, ed. Ides et Calendes, 2001, Paris]

L’importance du geste

Peinture du mouvement Gutai : Takao, Kazuo Shiraga, huile sur toile, 1959, 182 x 275 cm, coll. part

L’intérêt pour la calligraphie rejoint l’importance que les artistes accordent alors au geste. Alors que les œuvres perdent leur sens, alors qu’il n’y a plus rien à dire, seule l’action fait sens. C’est la naissance aux Etats-Unis de l’Action painting, dont les représentants sont Jackson Pollock, Franz Kline et Lee Krasner et de l’abstraction lyrique en France avec Georges Mathieu pour lesquelles l’œuvre n’est que le résultat du processus créatif. Leur recherche d’une nouvelle manière de peindre résonne avec la création du mouvement Gutai fondé au Japon en 1952 par Jiro Yoshihara. Ce mouvement est d’ailleurs lié à l’observation de la calligraphie. Les artistes du mouvement Gutai souhaitent créer en trois dimensions et utiliser tous les matériaux possibles afin de réconcilier l’âme humaine et la matière. Leur pratique est souvent marquée par une volonté de destruction et par une énergie qui plaît aux avant-gardes.

Pionniers de la performance, ils incarnent le salut pour les artistes de l’abstraction lyrique française mais aussi pour Yves Klein, particulièrement marqué par son voyage au Japon en 1952. Du Gutai et du judo (ceinture noire, 4e Dan), il retient l’importance de l’espace, du geste et s’affranchit aussi des contraintes des matériaux. Ses pinceaux sont ainsi les corps humains et ses œuvres retracent leurs mouvements dans l’espace.

Image 1 : Yves Klein peignant le corps d’un modèle pour la réalisation d’une Antropométrie, Anonyme Paris, 1960 [Crédit : Inju + modification par Betty Parois]; Image 2 : Grande Anthropométrie bleue (Ant 105), Yves Klein, 1960, peinture bleue IKB sur papier marouflé sur toile, 2,9 x 4,3 m, Musée Guggenheim, Bilbao (Espagne) [Crédit : Lluis Ribes Mateu]

Le retour au noir et blanc

First Station – The Stations of the Cross: Lema Sabachthani (Première station – Le Chemin de croix : Lema Sabachtani), Barnett Newman, 1958, peinture acrylique sur toile, 197,8 x 153,7 cm, National Gallery of Art, Washington DC (Etats-Unis) [Crédit : Madalina Potinc]

Si pour Klein, la recherche de la spiritualité passe par le monochrome de couleur bleu, le bleu IKB, beaucoup d’artistes abandonnent la couleur. Le noir et le blanc seuls permettent de dire l’indicible et incarnent une autre forme de spiritualité. C’est encore la calligraphie qui inspire les artistes comme Barnett Newman et Franz Kline qui affirme :  « Je peins le blanc autant que le noir et le blanc est tout aussi important ».  Chaque caractère incarne un équilibre entre le noir et le blanc, entre le signe et le non-signe.

Alors que Pierre Manzoni et Robert Motherwell réalisent des monochromes blancs, pour Pierre Soulages, l’alliance du noir et du blanc se transforme progressivement en une fascination pour le noir, l’outre-noir, dont la profondeur n’est pas sans rappeler le travail de la laque japonaise.

En se tournant vers le Japon, les artistes de l’abstraction ont trouvé un moyen de se libérer des contraintes de l’art européen, de renouveler les possibles, de sortir de l’art et par-là de le faire renaître. La calligraphie japonaise a été un catalyseur en répondant à leur recherche de sens, en affirmant l’importance du geste et en étant un exemple d’équilibre.

En savoir plus :

Image de couverture : Hommage au maréchal de Turenne, Georges Mathieu, 19 janvier 1952, huile sur toile, 2 x 4m, Centre Pompidou, Paris (Photo prise par Betty Parois, livre Georges Mathieu, Lydia Harambourg, ed. Ides et Calendes, 2001, Paris)

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