Laque et porcelaine, commerce de merveilles en France aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Dans le cadre de notre partenariat avec l’AFAO, Tokonoma vous propose un compte-rendu du cycle de conférences donné par Stéphane Castelluccio autour du commerce, de la réception et de l’usage des objets d’arts orientaux en France, du XVIIe au XVIIIe siècle.

L’Orient en Europe : une fascination ancrée

L’art chinois est connu en Europe dès le XIVe siècle mais il faut attendre l’implantation des Portugais à Macao en 1553 pour que ces céramiques soient importées en masse vers l’Europe. La Compagnie hollandaise des Indes orientales entre dans la course et inonde le marché de Kraakporselein (porcelaines bleues et blanches exportées par la Chine) tandis que la Compagnie française des Indes orientales ne voit le jour qu’en 1664 !

Coffre Mazarin, vers 1640, Japon, bois, laque, or, argent, nacre, Victoria & Albert Museum ©Victoria & Albert Museum, London

Pourtant, dès la première partie du XVIIème siècle, de grands amateurs d’art français se prennent de passion pour la porcelaine chinoise ou le laque du Japon. Dans l’inventaire des meubles après décès du cardinal Mazarin, pas moins de 206 laques sont recensés ! Les missions religieuses dépêchées en Chine donnent l’occasion aux Jésuites de rédiger des descriptions saisissantes. Ces correspondances sont éditées sous le titre des Lettres édifiantes, de 1702 à 1776, et consolident le commerce et l’attrait pour l’art chinois et japonais qui évoluent tout au long du siècle.

Les marchandises arrivent par le port de Nantes jusqu’en 1734 et transitent vers Paris en remontant la Loire jusqu’à Orléans ; dès 1735, Lorient devient le réceptacle de ces trésors. Les maîtres-faïenciers et les marchands-merciers s’en partagent la revente. Les foires (Saint-Germain en février ou Saint-Laurent en août) jouent un rôle déterminant dans la diffusion du goût pour l’art de l’Extrême-Orient. L’augmentation de la demande se reflète dans celle de ces marchands : le nombre de faïenciers passe d’une cinquantaine au XVIIème siècle à près de 300 à la seconde moitié du XVIIIème siècle ; le nombre de merciers reste impossible à quantifier, mais il incarne les vrais diffuseurs des créations d’Extrême-Orient.

Collectionner et s’approprier les arts orientaux : un marqueur de bon goût

Les objets importés depuis la Chine et le Japon sont synonymes de bon goût et de raffinement. Ainsi, la marquise de Pompadour se fait représenter par François Boucher dans un cabinet au fond duquel trônent des vases céladons rehaussés de bronzes dorés. Les techniques sont particulièrement admirées : le secret de la porcelaine n’est découvert en Europe qu’au XVIIIème siècle tandis que la laque provient d’un arbre endémique de ces régions lointaines. Le goût des collectionneurs évolue au fil des décennies et influence les pièces proposées : porcelaines bleue et blanche à motifs d’arabesques répétés au début du XVIème siècle, pièces polychromes à partir de 1660, production japonaise « Imari » au décor foisonnant au début du siècle suivant.

Si l’intérêt pour les laques chinoises à fond rouge prédomine dans un premier temps, les formes, les décors et la qualité des pièces japonaises charment ensuite le public européen. La collection de Marie-Antoinette témoigne de cet engouement pour l’or qui contraste avec un fond noir et épuré. Elle est également représentative d’une autre pratique réalisée par les marchands-merciers pour répondre aux goûts des collectionneurs : « l’embellissement des pièces asiatiques », en les insérant dans du mobilier français ou en y ajoutant des éléments en décoratifs en bronze ou en bois doré.

La manière de collectionner et de présenter ces œuvres évolue elle aussi au cours de ces deux siècles. Le sentiment d’abondance est d’abord privilégié avec une accumulation symétrique des pièces. L’un des exemples les plus saisissant est le Cabinet de porcelaine créé par la reine de Prusse Sophie-Charlotte de Hanovre en 1703, dans le palais de Charlottenburg. La salle expose vaisselles, « pagodes » (généralement des représentations de figures féminines debout) et « magots » (figurines masculines assises) du sol au plafond ! La tendance bascule par la suite vers une présentation plus ponctuée. L’écrin et les œuvres sont pensés comme un ensemble : ainsi, les lambris blancs et or des frères Rousseau pour le Cabinet doré de Marie-Antoinette fond écho à l’or et le noir des laques du Japon qui y sont exposés.

Influences de l’Orient sur les techniques occidentales

Le commerce des pièces chinoises et japonaises favorise la recherche artistique et technique en Europe. La manufacture de Delft imite les bleu-blanc mais il faut attendre 1710 pour que Böttger mette au point la pâte de porcelaine, après avoir découvert un gisement de kaolin à Aue, en Saxe. La manufacture de Meissein rayonne dans toute l’Europe et accélère la recherche technique en France : les manufactures de Rouen, Saint-Cloud, Chantilly, Vincennes, Limoges et Sèvres voient le jour et rivalisent avec les productions asiatiques et allemandes.

L’admiration des larges gammes de couleurs apposées sur les porcelaines chinoises stimulent les innovations esthétiques et ornementales : le fond bleu céleste (1753), le fond rose (1757), etc.

Afin d’imiter et concurrencer les prix des laques importées, les frères Martin inventent en 1728 un vernis moins coûteux et plus adaptable à des meubles galbés : le « vernis Martin ».

Les peintures sur soie, les paravents, les porcelaines et les laques alimentent un répertoire visuel appelé « chinoiseries ». Ces motifs seront largement diffusés par l’estampe : Jean Pillement reproduit ces modèles décoratifs dans son ouvrage Figures et Sujets chinois, en 1758. Au début du XIXème siècle, l’intérêt pour ces produits s’amenuise avant de revenir de plus belle à partir de 1840. L’ouverture forcée du Japon en 1853, les guerres d’opium, les pillages et les Expositions universelles inondent les marchés en œuvres d’art qui alimentent les recherches esthétiques des collectionneurs et des artistes. L’offre est telle que ce type de collection se popularise, allant des pièces du Cabinet chinois de l’impératrice Eugénie aux estampes volantes beaucoup plus accessibles.

En savoir plus :

  • Explorez les collections de la Réunion des Musées nationaux
  • Les Laques du Japon, collection Marie-Antoinette, Réunion Des Musées Nationaux, 2001
  • Le prince et le marchand : le commerce de luxe chez les marchands merciers parisiens pendant le règne de Louis XIV, Stéphane Casteluccio, éditions SPM, 2014
  • Le Goût pour les porcelaines de Chine et du Japon à Paris au XVIIe et XVIIIe siècles, Stéphane Castelluccio, Saint-Rémy-en-l’Eau, éditions Monelle Hayot, 2013
  • De la Cale au paravent. Importation, commerce et usages des papiers peints chinois au XVIIIe siècle, Stéphane Castelluccio, Montreuil, éditions Gourcuff-Gradenigo, 2018
  • Le Goût pour les laques d’Orient en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Stéphane Castelluccio, Saint-Rémy-en-l’Eau, éditions Monelle Hayot, 2019

Image de couverture : Détail, Coffre Mazarin, vers 1640, bois, laque, or,argent, nacre, 56.5 x 100.3 x 63.5cm, Victorian and Albert Museum, Londres, ©Victoria & Albert Museum, London

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