La peinture chinoise, le rêve et la nuit.

Tokonoma vous propose un nouvel article inaugurant notre partenariat avec la SAMC, La Société des amis du musée Cernuschi. Il fait suite à la conférence « La peinture chinoise, le rêve et la nuit » proposée par la société le 8 novembre dernier et donnée par Yolaine Escande, directrice de recherche au CNRS (CNRS, EHESS Paris). Plongez avec nous au cœur de l’univers poétique de la peinture chinoise de nocturnes ! 

L’importance de l’astre de la lune : la pureté et la vacuité.

Pour bien comprendre la peinture chinoise, il faut avoir en tête qu’elle est fondée sur les trois perfections : la peinture, la poésie et la calligraphie. Les caractères de la nuit, ye 夜  et du rêve, meng 夢, sont sémantiquement définis par la lune xi. Ainsi l’idée que se font les Chinois de la nuit est toujours accompagnée par la lune, même si elle n’est pas présente. 

En Chine, elle est admirée, honorée et même fêtée à la miautomne au moment de l’équinoxe. Si le soleil incarne le yang, la lune elle, est le yin. Elle apparaît et disparaît chaque jour, change de forme, son inconstance expliquerait ce caractère Yin. Selon le poète Li Bo (VIIIe siècle), l’harmonie peut être atteinte par la simple contemplation de la lune ! Presque toujours représentée pleine, elle permet de reconstituer par l’imagination l’union avec ses proches en leur absence. Enfin, elle est aussi l’image de la solitude, de la pureté et de la vacuité. En raison de toutes ces significations (poétique, religieuse, littéraire), la lune est devenue un thème pictural essentiel, qu’elle soit apparente ou non dans la peinture. 

Ma Lin (1180-1256), « En attendant les invités à la lueur des lanternes », encre et couleurs sur soie, vers 1250,Taipei, Musée National du Palais, domaine public (Lune en haut à droite du cachet)

Dans cette œuvre En attendant les invités à la lueur des lanternes, inspirée d’un poème très célèbre de Su Shi (1037-1101) qui s’intitule Pommiers à bouquets, la lune à peine perceptible éclaire les fleurs de pommier (un indice se cache sur le cartel !). Il s’agit d’une métaphore qui renvoie à la solitude, ces fleurs sont discrètes et leur éclat est très momentané. Leur beauté est beaucoup plus éclatante la nuit à la lumière de la lune que le jour et encore aujourd’hui, les Chinois vont les admirer la nuit. Le thème de l’admiration des bouquets de fleurs est très présent dans la peinture de lettrés des Song du sud. Pour eux, la lune fait partie traditionnellement de ce qu’on appelle les cinq puretés : le prunus en fleur, le pin, le bambou, l’eau et la lune. Ce sont cinq motifs qui emblématisent la pureté et l’éminence des lettrés. Quant aux poèmes dans ces peintures, ils décrivent souvent des hommes solitaires, assis sur une barque flottant sur l’eau, sous un prunier et toujours sous l’astre nocturne !

Wu Zhen (1271-1368), Pêchant la nuit sur le fleuve à l’automne, encre sur papier, New York, Metropolitan Museum, image libre de droits

« Les feuilles rouges à l’ouest du village reflètent les rayons du couchant. Les perches jaunes sur la berge sablonneuse font apparaître les ombres de la lune naissante. Soulevant lentement sa rame, pensant à rentrer à la maison, il pose sa canne à pêche et ne prendra plus rien. » Traduction de Yolaine Escande. 

La nuit perçue comme porteuse de poésie

Les Chinois apprécient le paysage sous la clarté de la lune mais font quantité d’autres activités la nuit : il se promènent, rendent visite à des amis, organisent des banquets. La nuit n’est pas effrayante, au contraire elle est porteuse de poésie (surtout pour les lettrés). Elle donne à voir autrement que sous le jour. C’est certainement pourquoi les peintures de nuit ne se distinguent en rien des peintures de jour, seul le titre indique qu’il s’agit d’une nocturne (et parfois la présence de la lune). Ce qui les intéresse dans la peinture c’est l’alternance yin et yang, de foncé et de clair, de haut et de bas, d’horizontal et de vertical. C’est cette alternance qui créée un sentiment de vie dans la peinture. D’un point de vue pictural la nuit yin est incarnée par le noir de l’encre alors que le jour yang est incarné par le support blanc.

Zhang Wo (?-1356), Visite à Dai une nuit de neige, encre et couleurs sur papier, 91,8 x 39,6cm, Shanghai, musée de Shanghai, image libre de droits

Le rêve du papillon comme source de l’Éveil

Comment le rêve est-il représenté dans la peinture en Chine ? Le plus souvent sous forme de bulles, ce qui rend le sujet tout à fait explicite et clair. Ou alors sans différence de nature entre le rêve et la réalité, comme on peut voir dans cette peinture de Lu Zhi ayant pour sujet la célèbre fable taoïste Le Rêve du papillon Zhuangzhou mengdie 庄周梦蝶 : le philosophe Zhuangzi (Dates traditionnelles : 369-286 avant J.-C.) est accoudé sur un rocher et deux papillons volètent au-dessus de sa tête. Zhuangzi se réveillant après un somme ne sait plus s’il est Zhuangzi ayant rêvé du papillon, ou le papillon ayant rêvé de Zhuangzi.

En effet « Celui qui rêve ne sait pas qu’il rêve et, dans son rêve, il peut même chercher à interpréter son rêve. Mais ce n’est qu’au réveil qu’il sait qu’il a rêvé. Un jour il y aura un grand Éveil et nous saurons que tout n’était qu’un vaste rêve. Seuls les sots croient qu’ils sont éveillés, convaincus qu’ils comprennent les choses… ». (Zhuangzi, extrait du Rêve du papillon)

Cette mise en regard de textes et d’œuvres picturales ayant pour thèmes le rêve et la nuit, démontre la place importante de la peinture chinoise de nocturnes. Cela s’explique notamment par ses différentes significations philosophiques, esthétiques ou sociales. Elle est vu tantôt par le prisme de l’astre lunaire, tantôt par celui du rêve ou bien encore celui des esprits, qui occupent une grande part de la littérature officielle ! Chacun véhiculent l’idée de pureté, de solitude ou d’impermanence. Ainsi cette conférence a eu à cœur de poser des questions sur la réalité de nos perceptions et sur la mutation de l’existence à travers la tradition des lettrés. 

Pour en savoir plus :

  • Zhuangzi, Le Rêve du papillon, traduction de  Jean Jacques Lafitte, Éditions Albin Michel, 2008.
  • L’article de Chang-Ming-Peng sur l’usage pictural et esthétique de la nuit dans la peinture chinoise et occidentale, c’est par ici.
  • Pour retrouver tout le programme de conférences de la SAMC.

Image de couverture : Ma Yuan (1190-1224), Admirant les boutons de prunus à la lueur de la lune, encre et couleurs sur soie, New York, Metropolitan Museum of Art, image libre de droits.

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