Le sanctuaire des divinités vu par Masuura Yukihito au musée Cernuschi

Le premier accrochage dédié à la photographie contemporaine du Musée Cernuschi offre une plongée dans la vie de deux des plus importants sanctuaires shintô, à travers les images du photographe japonais Masuura Yukihito.

Vue de l’accrochage. Image : Justine Veillard

Un itinéraire entre le Japon et la France

Né en 1963 à Tôkyô, Masuura Yukihito quitte le Japon pour la France à seulement dix-huit ans, en 1981, afin de réaliser son rêve de devenir photographe. Il devient l’assistant du photographe de mode Guy Bourdin et développe un travail personnel autour de la sculpture. Masuura Yukihito y combine les effets de la lumière naturelle et des angles de vue inédits afin de jouer sur la perception des volumes, qu’il va parfois jusqu’à faire « disparaître ».

Le retour aux sources

Toutefois, à partir de 2006, c’est vers son pays natal que se tourne le regard de Masuura Yukihito. L’artiste commence à documenter la reconstruction périodique et les cérémonies qui les accompagnent de deux grands sanctuaires shintô : le sanctuaire d’Ise (Ise Jiingû) et le sanctuaire d’Izumo (Izumo no Ôyashiro).

Le sanctuaire d’Ise est dédié à Amaterasu, déesse du soleil dont les empereurs du Japon sont considérés comme les descendants. C’est au sanctuaire d’Ise qu’est conservé le miroir de bronze Yata-no-Kagami, l’un des Trois trésors sacrés du Japon. Ces trois objets – un miroir, une épée de bronze et une perle magatama – auraient été remis par Amaterasu à son petit-fils, qui les a transmis à son fils, l’empereur Temmû, premier souverain légendaire du Japon. A ce titre, le sanctuaire d’Ise est l’un des sites shintô les plus sacrés. La première reconstruction de la salle principale du sanctuaire a eu lieu en 690 et l’édifice est rebâti depuis tous les vingt ans.

Vue de l’un des bâtiments du sanctuaire d’Ise en 2006. Image : Wikipédia

Le sanctuaire d’Izumo est pour sa part reconstruit tous les soixante ans. Sa construction remonte au Ve ou IVe siècle de notre ère. Les deux sanctuaires, grâce à leur reconstruction cyclique, comptent parmi les rares édifices de l’époque des Grandes Sépultures (250 – 600) qui soient parvenus jusqu’à nous. Le sanctuaire d’Izumo compte parmi les plus anciens et les plus grands du Japon. Il est dédié à Ôkinunushi-no-mikoto, souverain légendaire de la province d’Izumo faisant partie de ces divinités censées avoir régné sur le Japon avant que son gouvernement n’en soit confié aux empereurs humains.

Reconstruire pour faire durer

La reconstruction périodique des sanctuaires shintô s’effectue à l’identique, sur le même site. Il ne s’agit pas pour autant d’une restauration dans le sens occidental du terme. La reconstruction du sanctuaire fait en effet partie d’un rituel, le shikinen-sengû, qui comprend tout un ensemble de cérémonies qui régénèrent aussi le lieu d’un point de vue spirituel. En intégrant un sanctuaire « renouvelé », la divinité qui y est vénérée voit son pouvoir lui aussi renforcé.

Le shikinen-sengû est par ailleurs un moment de transmission. On pense d’abord à une transmission technique, puisque la reconstruction à l’identique implique la sauvegarde et la transmission des savoir-faire traditionnels de construction et de décor architectural. Au-delà de la forme d’un bâtiment, c’est un ensemble de compétences que permet de pérenniser le shikinen-sengû. Mais c’est aussi toute une série de gestes cérémoniels qui se trouve préservés et transmis de générations en générations.

Beautés rituelles

L’équilibre entre la fragilité du geste humain et le caractère immuable du rituel qui en permet la sauvegarde est au cœur des images de Masuura Yukihito, imprimées sur du papier washi de la ville d’Ebizen. Le support fait ici écho à la thématique de la série, puisqu’en dépit de son aspect délicat, le papier Ebizen est connu pour sa résistance : il a la réputation de durer plus de mille ans !

Masuura Yukihito (né en 1963), Avant la danse sacrée
Tirage photographique sur papier Echizen, 3 octobre 2013
M.C. 2020-56. Don Masuura Yukihito, 2020
© Paris Musées / Musée Cernuschi

Le choix de ce papier adoucit également les teintes des photographies noir et blanc, offrant d’harmonieuses nuances de gris qui magnifient aussi bien les détails architecturaux que la codification des rituels.

Ces derniers sont réduits à une série de gestes denses, qui tous rendent compte de la solennité d’un moment à la fois immuable et pourtant inscrit dans une temporalité précise – tous les vingt ou soixante ans – en raison du caractère cyclique du rituel. Les images de files d’officiants, tous différents mais tous rendus identiques par le port des vêtements rituels, renvoient à la succession ininterrompue des générations.

Masuura Yukihito (né en 1963), La procession lors de la cérémonie Kannamesai
Tirage photographique sur papier Echizen, 15 octobre 2013
M.C. 2020-54. Don Masuura Yukihito, 2020
© Paris Musées / Musée Cernuschi

Les images de Masuura Yukihito nous suggèrent plus qu’elles ne nous montrent les étapes du rituel. Certaines d’entre elles se dérobent même à notre regard. Ainsi, on devine plus qu’on ne voit le sengyo, le moment le plus solennel, celui où les objets traduisant la forme matérielle des divinités sont transportés dans le nouveau sanctuaire.

A travers cet accrochage, le musée Cernuschi présente au public français un aspect méconnu de la culture et de la religion japonaises, tout en mettant en lumière le travail d’un artiste qui en magnifie les beautés par une approche épurée et sensible. A ne pas manquer !

En savoir plus

Masuura Yukihito – Les sanctuaires des divinités, du 14 septembre au 12 décembre 2021.

Accrochage au sein des collections permanentes du musée Cernuschi, dans la Salle des peintures. Musée Cernuschi – Musée des arts de l’Asie de la Ville de Paris, 7 avenue Vélasquez 75008 Paris 01 53 96 21 50 / http://www.cernuschi.paris.fr

Ouvert tous les jours de 10h à 18h, sauf les lundis et certains jours fériés. L’accès aux collections permanentes est gratuit sans réservation. Dans le cadre des mesures sanitaires actuellement en vigueur, le port du masque et la présentation du passe sanitaire sont obligatoires lors de votre visite.

Et pour aller plus loin

CLUZEL Jean-Sébastien, NISHIDA Masatsugu, YAGASAKI Zentarô, YOSHIDA Koîchi, « Transmission du patrimoine architectural au Japon : décryptage », in Perspectives, n°1, 2020, p. 43-66.

SHIMIZU Christine, L’art japonais, Paris, Flammarion, collection Tout l’Art, 2008.

Site internet de Masuura Yukihito : http://www.masuura.com

Visuel de couverture :

Masuura Yukihito (né en 1963), Avant la danse sacrée, tirage photographique sur papier Echizen , 3 octobre 2013. M.C. 2020-56. Don Masuura Yukihito, 2020 © Paris Musées / Musée Cernuschi.

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