Charmion von Wiegand, l’abstraction au prisme du bouddhisme

Les toiles de la peintre américaine Charmion von Wiegand (1896-1983) entretiennent des liens singuliers avec la peinture bouddhique tibétaine. Il en résulte une œuvre originale, où dialoguent tradition orientale et avant-garde occidentale.

L’histoire de l’art occidental est riche d’artistes ayant lié leurs recherches plastiques à des questions spirituelles. L’art abstrait ne fait pas exception, et ce dès ses débuts : tandis que Vassily Kandinsky place l’élévation spirituelle au centre de ses réflexions dans Du spirituel dans l’art (1911), son intérêt pour l’ésotérisme inspire à la peintre suédoise Hilma af Klint Le Temple (1906-1915), son œuvre majeure.

Dès lors, l’originalité de la démarche de l’artiste américaine Charmion von Wiegand n’est donc pas tant d’associer sa création et sa spiritualité que de totalement s’approprier et réinterpréter le vocabulaire de la peinture bouddhique tibétaine

Naissance d’une artiste abstraite

Charmion von Wiegand voit le jour en 1896 à Chicago et grandit à San Francisco. C’est le souvenir des couleurs du défilé du Nouvel An chinois de cette ville qui l’aurait, en 1927, décidé à se tourner vers la peinture, alors qu’elle travaille déjà comme journaliste.

Son activité artistique reste toutefois intermittente jusqu’en 1941 et sa rencontre avec le peintre Piet Mondrian. D’abord chargée de l’interroger dans le cadre d’un article, Charmion von Wiegand reste liée au peintre jusqu’à la mort de ce dernier en 1943. Elle l’aide à traduire et éditer ses essais sur l’art, tandis qu’il l’encourage à reprendre la peinture et à intégrer le groupe des American Abstract Artists, qui œuvre à la diffusion de la peinture abstraite aux Etats-Unis.

Charmion von Wiegand, Untitled (geometric abstraction), vers 1945, huile sur toile, 30,48 x 30,48 cm, Andover, Phillips Academy, Addison Gallery of American Art. Achat du musée (2003.40). Image : Addison Gallery of American Art.

La conversion au bouddhisme

Si les toiles produites par Charmion von Wiegand jusqu’au début des années 1950 sont proches de celles de Mondrian, l’artiste s’en détache, suite notamment à sa conversion au bouddhisme. Face à l’ébranlement moral et intellectuel suscité par les atrocités de la Seconde guerre mondiale, de nombreux artistes et intellectuels américains tentent de redonner sens à l’art et au monde. Dans leur quête, certains d’entre eux se tournent vers les religions orientales et les différentes écoles bouddhiques.

Ses affinités avec l’Asie centrale, où elle a voyagé dans sa jeunesse, et les liens qu’elle entretient avec des membres de la communauté tibétaine en exil amènent Charmion von Wiegand à se tourner vers le bouddhisme ésotérique Vajrayâna au milieu des années 1950.

De l’image bouddhique…

Appelé bouddhisme tantrique en Occident, il naît en Inde avant de se diffuser aux VIIe-VIIIe siècles dans l’est de l’Asie. Il devient le courant bouddhiste prédominant en Mongolie ainsi que dans les pays himalayens.

Afin de permettre au pratiquant d’avoir graduellement accès à la nature ultime de la Réalité, le bouddhisme ésotérique accorde une grande place aux pratiques de méditation et de visualisation. Celles-ci s’appuient sur des supports peints, désignés sous le terme générique de tangka, littéralement « chose peinte ». Les tangka peuvent aussi bien représenter l’une des nombreuses divinités du panthéon du bouddhisme ésotérique, un épisode de la vie du Bouddha que le portrait d’un sage. Les célèbres mandalas font également partie des images utilisées.

Tangka, Tibet, fin du XVIIIe siècle, détrempe sur tissu, 110 x 81,9 cm, The Metropolitan Museum of Art, New York. Don de Joseph H. Heil, 1970 (1970.298.1). Image : The Metropolitant Museum of Art.

Les mandalas sont des diagrammes orientés, centrés autour d’un axe. A l’image des représentations de terres pures, qui dépeignent les mondes sur lesquels règnent différents bouddhas, les mandalas figurent le domaine d’une divinité de façon très codifiée et soigneusement ordonnancée. La divinité principale occupe le centre de l’image tandis que les autres éléments de la compositions s’organisent en formes géométriques. Le pratiquant apprend à en « lire » les imbrications, en partant de l’extérieur pour aller vers le centre.

Mandala de Hevajra, Tibet, XVe siècle, minéraux et pigments végétaux sur tissu, 72.4 × 62.2 cm, The Metropolitan Museum of Art, New York. Don de Stephen et Sharon Davies, Stephen and Sharon Davies Collection, 2015 (2015.551). Image : The Metropolitan Museum of Art.

… A l’œuvre abstraite

Partant du jeu d’interaction des formes issu de l’œuvre de Mondrian, Charmion von Wiegand lui superpose les règles d’ordonnancement des tangka et mandalas tibétains. Mais il s’agit moins d’une reprise que d’une réinterprétation, très personnelle et bien ancrée dans son époque. Son usage des couleurs s’appuie aussi bien sur l’iconographie tibétaine traditionnelle que sur les théories de Piet Mondrian ! Car ses toiles sont bel et bien conçues comme des œuvres d’art et non des images rituelles. Les ambitions de l’artistes sont en effet esthétiques. 

Charmion von Wiegand, Offering to the Adi-Buddha, Amoghasiddha, 1966-67, huile sur toile, 127 x 69 cm, Austin, Université du Texas, Blanton Museum of Art. Michener Acquisition funds, 1969. Image : Blanton Museum of Art

A l’instar d’autres de ses contemporains artistes, Charmion von Wiegand voit en l’abstraction un art qui, en transcendant les époques, les cultures et les frontières, pourrait être à l’origine d’un langage artistique universel. Dans son essai La tradition orientale et l’art abstrait, elle va plus loin : en fusionnant avant-garde occidentale et tradition asiatique, on revivifie pleinement le premier en faisant entrer la seconde dans la modernité. Il en résulte un art bouddhique nouveau, qui dépasse le clivage Orient/Occident.

Jusqu’à sa mort en 1983, Charmion von Wiegand développe cette vision de l’art dans son travail de peintre comme de théoricienne de l’art. Les deux trouvent un écho aux Etats-Unis : de son vivant, plusieurs expositions monographiques sont consacrées à l’artiste tandis ses œuvres rejoignent les collections de nombreux musées.

L’œuvre de Charmion von Wiegand pose aujourd’hui question, notamment celle des limites de la notion d’universalité et les problématiques liées à l’appropriation culturelle. Elle n’en reste pas moins un témoignage d’une tentative singulière d’un art bouddhique à l’occidentale et d’une rencontre originale entre art contemporain et tradition tibétaine.

Pour en savoir plus

  • Sous la direction de Carol Celentano et Lynn Garnwell, Back to the future : Alfred Jensen, Charmion von Wiegand, Simon Gouverneur and the cosmic conversation, Loyola, Loyola University of Press, 2009.
  • Viginia Pitt Rembert, « Charmion von Wiegand’s way beyond Mondrian », in Woman’s Art Journal, vol.4, No. 2 (Automne, 1983 – Hiver, 1984), pp. 30-34

Image de couverture : Charmion von Wiegand, The Great Field of Action or the 64 Hexagrams, 1953, huile sur toile, 27,3 x 27, 9 cm, Minneapolis, Walker Art Center. Don de M. et Mme Howard Wise, 1974. Image : Walker Art Center

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