Laques, paravents et kakemono: trésors japonais du Château de Fontainebleau

Le 4 juin 2021 s’ouvrait l’exposition « Œuvres Japonaises du Château de Fontainebleau. Art et Diplomatie », organisée dans le cadre de la 10ème édition du Festival de l’Histoire de l’Art. Visible au Château de Fontainebleau jusqu’au 20 septembre prochain, elle dévoile la collection d’œuvres japonaises longtemps restée dans les réserves. Tokonoma vous en donne un aperçu !

La redécouverte de cadeaux diplomatiques japonais

Kanô Shuntei Fusanobu (?-1868), La passe de Sano (détail), paravent à six feuilles, couleurs et feuilles d’or sur papier, encadrement en bois laqué, bronze ciselé et doré, H.175 cm, Fontainebleau, musée national du château, F 1815 C © RMN-Grand Palais (château de Fontainebleau) / Gérard Blot

Vous connaissez peut être les collections asiatiques du Château de Fontainebleau grâce au musée chinois de l’impératrice Eugénie, qui n’en est en fait qu’une infime partie. Ces collections sont composées d’objets arrivés à différentes occasions : à la suite du sac du Palais d’Eté à Pékin en 1860 par le corps expéditionnaire français, par l’ambassade du Siam auprès de Napoléon III en 1861, par les ambassades japonaises de l’avant-dernier shogun Tokugawa Iemochi (1846-1866) entre 1860 et 1864 et par les achats lors de la vente de la collection du Duc de Morny en 1865. Ces derniers achats concernent en réalité une partie des objets envoyés par le Japon en 1864 et donnés alors au Duc de Morny par Napoléon III. L’exposition s’intéresse aux cadeaux diplomatiques japonais envoyés par le shogun Iemochi.

À l’origine du projet, il y a la redécouverte que dix kakemono (peintures de format vertical) conservés par le musée chinois de l’impératrice Eugénie sont en réalité des cadeaux diplomatiques japonais. En effet, en 1858, un traité d’amitié et de commerce est signé avec le Japon. Il marque le renouveau des relations diplomatiques après près de deux siècles de fermeture de l’archipel nippon et voit l’arrivée d’ambassades japonaises en France dès 1862. A cette occasion, de luxueux objets fabriqués par les artistes officiels du Japon des Tokugawa sont offerts à l’empereur Napoléon III. On trouve notamment des objets d’art décoratif (sabres, laques, céramiques, tissus) et des peintures. Ainsi en 1860, le paravent de la Passe de Sano (image de couverture) est offert par le 14e shogun Tokugawa Iemochi à la suite de l’envoi par Napoléon III d’un ensemble de bustes en bronze. Puis en 1862, lors de la venue de l’ambassade en Europe, le Japon offre les dix kakemono récemment redécouverts. Enfin, un ensemble de laques est offert en 1864 lors de l’ambassade en France. Ces objets, qui ne sont qu’une partie des présents apportés lors des ambassades, sont ceux présentés dans l’exposition.

Les dix kakemono : des cadeaux hautement symboliques

Kanô Shunsen Tomonobu (1843-1912) Pigeons bleus sur un érable à l’automne. Présent de l’ambassade de 1862. Fontainebleau, musée national du château, F 1744 C.6 Peinture sur soie, H. 131,5 ; L. 56,5 cm  (sans encadrement) © RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Gérard Blot

Les dix kakemono offerts par le Japon en 1862 illustrent l’art du cadeau officiel. Il s’agit de cinq paires de peintures montées en kakemono, chacune d’entre elles étant reconnaissable grâce au montage utilisant la même soie. Les ambassadeurs souhaitent que tous les pays avec lesquels ils entretiennent des relations diplomatiques soient sur le même pied d’égalité. Ainsi, les peintures doivent suivre le même modèle que celles offertes aux Etats-Unis en 1860, à savoir cinq à l’encre et cinq en couleurs. Une des peintures doit également obligatoirement représenter le mont Fuji car les ambassadeurs précisent dans les documents officiels relatifs à la commande que c’est une montagne admirée dans le monde entier.

Le choix des sujets n’est pas anodin non plus. Les peintures reprennent des genres picturaux classiques comme la peinture de fleurs et oiseaux (kachô) et la peinture de paysage chinois ou japonais, illustrant mille ans d’histoire picturale étatique. Elles ont été réalisées par des peintres détenteurs du titre de oku eshi, le plus élevé pour un peintre officiel.

Par exemple, l’œuvre Passereaux et fleurs d’automne s’inspire du style académique de la peinture de fleurs et oiseaux fondé par Li Di, peintre chinois de la dynastie des Song du nord (960-1127), et notamment d’une œuvre conservée aujourd’hui au musée national de Tokyo, Les hibiscus blancs et rouge. Il en va de même pour les Pigeons bleus sur un érable d’automne, référence directe à une œuvre de l’empereur Song Huizong, Le pigeon sur une branche de pêcher. Cette œuvre faisait partie du Trésor shogunal et était admirée par les shogun, notamment Ashikaga Yoshimitsu (1358-1508). Les choix iconographiques ont été pensés afin de faire resplendir la gloire du Japon aux yeux du pays destinataire et de faire apparaître sous un jour favorable ses coutumes. En prenant pour modèle la Chine, le Japon cherche à se placer comme un pays lettré, appartenant ainsi au cercle des pays civilisés.

Le paravent et les laques : des thèmes littéraires illustrés

Outre les peintures, un paravent et des laques sont présentés dans l’exposition. Leurs décors illustrent de grands thèmes de la littérature classique japonaise. Le paravent évoque la passe de Sano, site fameux qui a inspiré les poètes dès le VIIIe siècle notamment à travers la poésie waka. Le poème de Fujiwara no Teika (1162-1241) est un exemple parmi les plus célèbres :

J’arrête mon cheval
Nul abri où secouer
Mes manches
A la passe de Sano
En ce crépuscule de neige

L’artiste a ici joué sur les contrastes entre le blanc velouté de la neige créé par de la poudre de coquillage dite gofun, le verre de la malachite des arbres et la texture brillante des feuilles d’or. Ce paravent faisait sûrement partie d’une paire. L’autre œuvre a été perdue mais devait reprendre le même motif inversé en miroir.

Les laques quant à eux, offerts lors de l’ambassade de 1864 à Napoléon III, comprennent une boite à papier (ryôshibako) et son écritoire (suzuribako), deux cabinets, des braseros portatifs, un vase et un meuble étagère (shodana). Le cabinet à décor des scènes du Dit du Genji illustre ce qui est sûrement l’œuvre littéraire la plus célèbre du Japon.

Ainsi l’exposition met en lumière les œuvres japonaises d’une qualité exceptionnelle conservées par le musée chinois de l’impératrice Eugénie. Elle témoigne également du renouveau des relations diplomatiques franco-japonaises et de la volonté du Japon de s’affirmer comme une grande puissance lettrée. Une belle occasion de (re)découvrir les collections du Château de Fontainebleau sous un jour nouveau !

Pour en savoir plus

Toutes les informations pratiques sur l’exposition.

Estelle Bauer (dir.), Oeuvres Japonaises du Château de Fontainebleau, Art et Diplomatie, Exposition, Château de Fontainebleau, Paris : Faton, 2021, 128p.

Estelle Bauer, « Le Japon à la rencontre de la France », article publié sur le site de l’INHA

Image de couverture : Kanô Shuntei Fusanobu (?-1868), La passe de Sano, paravent à six feuilles, couleurs et feuilles d’or sur papier, encadrement en bois laqué, bronze ciselé et doré, H.175 cm, Fontainebleau, musée national du château, F 1815 C © RMN-Grand Palais (château de Fontainebleau) / Gérard Blot

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