Entre empereurs chinois et clercs tibétains : l’art sino-tibétain

Dès la fin du XIIIe siècle, un art entre tradition religieuse tibétaine et esthétique chinoise commence à s’épanouir en Chine. Fréquemment désignée par le terme « art sino-tibétain », cette production s’étend jusqu’au XIXe siècle sous le règne de la dynastie Qing (1644-1912). Elle est le reflet des relations diplomatiques entre empereurs chinois et grands hiérarques tibétains. Et oui, vous le sentez venir…Tokonoma vous emmène une nouvelle fois vous initier à l’art du bouddhisme tantrique. Mais vous allez adorer, c’est garanti.

Dans les termes, qu’est ce que l’art sino-tibétain ?

Les traits du visages sont ici encore marqués en partie par l’esthétique népalaise.
Mañjuśrī, règne de Yongle (r. 1403-1424), alliage cuivreux doré, H. : 19,1 cm, New York, Metropolitan Museum. Domaine publique.

Gardons immédiatement à l’esprit qu’il s’agit d’un art exclusivement produit dans un contexte religieux. Il représente des iconographies du bouddhisme Vajrayāna. C’est une branche du bouddhisme qui a connu un développement important dans les pays de l’Himalaya. Mais cet art est produit dans des ateliers impériaux en Chine, à Pékin ou Hangzhou (province du Zhejiang) pour ne citer que les sites les plus importants. Il hérite au départ d’une esthétique hybride chinoise fortement teintée par l’art du Népal et du Tibet. Mais l’esthétique chinoise va en s’imposant à mesure que les siècles défilent.

De très nombreux media ont été employés pour cette production : architecture, peinture portative, peinture murale, sculpture monumentale, sculptures et objets liturgiques en métal, xylographie, textile, céramique . Il y en a pour tous les goûts.

Enfin une autre des caractéristiques de l’art sino-tibétain est son extrême raffinement. Il s’agit ici du raffinement que l’on exige d’un prestigieux cadeau diplomatique. Il n’y a que les ateliers impériaux et l’excellence de leurs artisans qui puissent incarner l’instrument de la diplomatie entre l’empire chinois et le Tibet. Cependant ces œuvres pouvaient aussi plus simplement être destinés à la liturgie dans les temples impériaux et locaux chinois.

Bol d’autel avec inscription en Tibétain, règne de Xuande (1425-1436), porcelaine, incisions et bleu de cobalt sous couverte transparente, H. 11,7 ; D. 16,8 cm, New York, Metropolitan Museum. Domaine publique.

Quand les empereurs cherchent à s’offrir les services des religieux

Le Ve Karmapa (1384-1415) initiant l’empereur Yongle (r. 1403-1424) en tant que souverain sacré, XVIIIe siècle, pigments sur coton, 100×60 cm, collection privée. Domaine publique.

Bien sûr les empereurs, et les Mongols de la dynastie Yuan 元 (1271-1368) notamment, ont très tôt cherché à développer une forme de contrôle sur le Tibet. Soit! Mais des études récentes ont montré qu’ils avaient aussi développé une foi sincère, obtenu des initiations religieuses et se sont adonnés à des pratiques tantriques.

La foi en ce bouddhisme tibétain et cette volonté d’exercer un contrôle politique sur le Tibet et/ou sur les routes commerciales a mené hiérarques et empereurs à s’associer dans des relations dites mchod yon en Tibétain, ou « mécène-chapelain ». En échange de services religieux – cérémonies, initiations, administration religieuse – les empereurs offraient leur soutien à des écoles religieuses, assuraient une exclusivité commerciale avec des monastères et, bien souvent, conféraient des titres religieux prestigieux aux hiérarques. En outre, les empereurs bénéficiaient d’un aura de prestige et incarnait symboliquement dans le monde bouddhique la figure d’un bodhisattva. Ce fut le cas notamment pour Yongle 永乐 (r. 1403-1424) ou encore Qianlong 乾隆 (r. 1735-1796).

Ces échanges de bons procédés étaient donc systématiquement accompagnés de cadeaux religieux, de peintures, de nombreuses sculptures et de textiles. Sous les règnes de Yongle et Xuande 宣德 (r. 1425-1436), des monastères flambant neufs ont même été construits le long de la frontière entre la Chine et la région tibétaine de l’Amdo, exhibant un style architectural impérial associé à un programme iconographique tantrique.

Une expression de la diversité et de la circulation des traditions religieuses

Kubilai Khan (r. 1271-1284) se rend maître de la Chine et proclame la dynastie Yuan en 1271 mais il est en réalité déjà souverain d’un empire qui court de la péninsule coréenne jusqu’aux portes de l’Europe. Ces prédécesseurs s’étaient déjà placés sur l’échiquier du Tibet en renforçant l’ordre religieux Sakya. Le Tibet est alors morcelé entre domaines de seigneurs laïques et domaines monastiques puissants. Dès lors se met en place la mainmise mongole sur le Tibet via les Sakyapa, les moines de l’ordre Sakya. Kubilai Khan nomme Phagpa, alors cinquième patriarche de l’ordre Sakya, précepteur impérial. Le dernier empereur Yuan s’entoure plus tard du IVe Karmapa, le quatrième patriarche de l’ordre Karma Kagyu. Yongle voit encore plus large et entretient des relations avec le Ve Karmapa, mais aussi avec les Sakyapa et même un des disciples de Tsongkhapa, fondateur de l’ordre des Gelugpa. Quand ces derniers, deviennent les souverains spirituels et temporels du Tibet en 1642, les empereurs de la dynastie Qing traitent alors en grande partie avec eux en la personne du Dalaï lama.

Mandala de Yamantaka-Vajrabjairava, c. 1330-1332, tapisserie en soie (kesi), 288,3 x 229,9 cm, New York, Metropolitan Museum. Domaine publique.

Les ordres religieux concernés sont nombreux et pour renforcer ces liens naissant, chaque hiérarque reçoit des cadeaux personnalisés… Ca fait toujours bien! Et c’est ici que les diverses iconographies entrent en scène. Ainsi lors du règne de l’empereur Yongle, outre les divinités incontournables, on fait réaliser des peintures de Mahakala ou d’Hevajra à l’occasion de la visite du Ve Karmapa. Ce sont les divinités majeures de son ordre. On réalise également des images de Yamantaka-Vajrabhairava, divinité importante pour les ordres Sakya et Gelug. Des portraits de ces religieux sont aussi réalisés, qu’il s’agisse du sujet principal de l’œuvre ou de détails à l’intérieur d’une icône religieuse.

Très peu mis en avant, l’art sino-tibétain est une expression d’une ancienne forme d’entente entre la Chine et le Tibet. A la chute de l’empire, la nouvelle République chinoise n’entend plus mettre à l’honneur le bouddhisme tibétain et le Tibet. Elle sombre dans l’instabilité politique. La production d’art sino-tibétain se stoppe net. Et bientôt, sous l’impulsion de Mao Zedong, l’Armée Populaire de Libération envahit le Tibet. Durant les années qui suivent, la religion tibétaine en souffre de mille manières.

Pour aller plus loin

Comprendre l’art sino-tibétain implique d’avoir une certaine compréhension du bouddhisme tantrique et de ses iconographies. Tokonoma vous explique ça ici.

Et pour la lecture :

  • DEBRECZENY Karl (dir.), Faith and Empire : Art and Politics in Tibetan Buddhism [Exposition, New York, The Rubin Museum, 1er Février-15 Juillet 2019], New York : Rubin Museum of Art, 2019, 271 p.
  • KARMAY Heather, Early Sino-Tibetan Art, Warminster : Aris and Phillips Ltd., 1975, 128 p.
  • WATT James C. Y., LEIDY Denise Patry (dir.), Defining Yongle : Imperial Art in Early Fifteenth-Century China [Exposition, The Metropolitan Museum of Art, New York, 1er avril – 10 juillet 2005], New Haven : Yale University Press, 2005, 103 p.

Photo de couverture : Détail – Rouleau dit de Yongle, « Le salut de l’âme de Ming Taizu », inscriptions en Chinois, Tibétain, Mongol, Persan et Taï, Chine, dynastie Ming, 1407, encre et couleurs sur soie, 0,66 x 49,68 m, Lhasa, Tibet Museum. Crédit photo : Eléonore Nancy

Toutes les photos notées « crédit photo : Eléonore Nancy » sont des photographies du catalogue d’exposition DEBRECZENY Karl (dir.), Faith and Empire : Art and Politics in Tibetan Buddhism, New York : Rubin Museum of Art, 2019 .

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