Charlotte Perriand au Japon (1/3) : les leçons de la tradition et de l’artisanat

Souvent connue seulement pour avoir été une élève de Le Corbusier, Charlotte Perriand (1903-1999) est pourtant une architecte et designeuse majeure du XXe siècle. Si l’influence des avant-gardes est déterminante, c’est surtout à la découverte de la culture nippone que Charlotte Perriand doit la singularité de son art. Beaucoup considèrent d’ailleurs que son voyage au Japon est une véritable révélation.

Retour en arrière : les débuts de Charlotte Perriand

Charlotte Perriand avec la main de Le Corbusier qui tient une assiette en guise d’auréole, Pierre Jeanneret, 1928, photographie argentique, coll. part. Crédit photo : Betty Parois

Charlotte Perriand débute sa carrière en tant que designeuse et architecte d’intérieur. Diplômée de l’Union des Arts Décoratifs en 1925, elle entre dans l’atelier de Le Corbusier en 1927, aux côtés de Pierre Jeanneret. Elle se voit confier l’équipement, c’est-à-dire la réalisation du mobilier, des villas que Le Corbusier construit pour de riches familles (Villa La Roche, Villa Church). Le mobilier de Charlotte Perriand incarne la rupture avec le style Art Déco dans lequel elle a été formée. Il montre son adhésion aux principes de Le Corbusier, exprimés en 1933 dans la Charte d’Athènes. En effet, son mobilier se veut fonctionnel, minimaliste et moderne, notamment par l’utilisation de procédés et de matériaux industriels tels que l’acier.

Malgré son adhésion aux principes de « Corbu », les tensions entre Charlotte Perriand et Le Corbusier deviennent insupportables et, dès 1937, Charlotte Perriand envisage de quitter son atelier.

Un intérêt pour l’artisanat traditionnel japonais


Calligraphies sur l’invitation envoyée à Charlotte Perriand, Shikô Munakata, 13 mars 1940, encre de chine sur papier coloré, 8,3 m, coll. part.
Photo personnelle : photographie du catalogue d’exposition.

En 1940, alors qu’elle cherche à fuir la guerre, Charlotte Perriand reçoit une curieuse lettre envoyée par Junzô Sakakura, un ancien élève de Le Corbusier, l’invitant à venir au Japon en tant que « conseillère pour la production de l’art industriel ». Le Ministère du Commerce et de l’Industrie souhaite faire appel à ses talents afin de valoriser et développer l’art industriel japonais. A cette époque, le Japon est marqué par un sentiment d’infériorité face au développement industriel des pays occidentaux et veut créer un design japonais moderne. Charlotte Perriand quitte alors Paris pour se rendre au Japon.

L’art japonais n’intéresse pas vraiment Charlotte Perriand : son attention se porte sur les objets et la vie quotidienne des Japonais. Accompagnée de l’artiste Sori Yanagi, elle visite les villes et les villages, rencontre les paysans, visite leurs maisons, leurs ateliers et usines. L’artisanat traditionnel japonais la fascine : avec son mètre à la main, elle mesure et note tout. Son intérêt pour les objets est renforcé par le climat artistique japonais marqué par le mouvement Mingei, qui revalorise l’artisanat traditionnel. La façon de concevoir l’espace dans les maisons traditionnelles confirme également ses intuitions, notamment l’importance du vide et du lien avec la nature.

Les leçons de l’architecture traditionnelle japonaise

De l’architecture japonaise traditionnelle, Charlotte Perriand retient d’abord la manière d’organiser l’espace et notamment l’importance du vide.

Déjà marquée par l’idée du plan libre de Le Corbusier, elle décide de ne plus mettre de murs et réfléchit à d’autres manières de cloisonner et séparer les espaces. Les fusuma (parois opaques) et shôji (portes coulissantes translucides en papier de riz) sont des réponses idéales. Elle remarque également l’habitude des Japonais de ranger tous les matins leur futon (lit) dans des casiers ou placards intégrés au mur et invisibles mais également les multiples utilisations d’une même pièce de mobilier. Pour elle, cela constitue la clé de l‘optimisation de l’espace : rangements repoussés dans ou contre les murs ; mobilier modulable, polyfonctionnel et pliable. Cela lui permet de donner toute sa place au vide et d’ouvrir l’espace pour le regard. Si les pilotis permettent d’isoler l’habitation du sol, pour Charlotte Perriand, ils incarnent des possibilités supplémentaires de rangement.

Elle comprend également que la taille minimale d’une habitation doit être calculée à partir du nombre de couchages qu’on veut y installer. Le tatami, dont les mesures sont standardisées, constituent en effet l’unité de base d’une maison traditionnelle japonaise. Enfin, elle admire la manière dont les Japonais magnifient le rapport entre l’intérieur et l’extérieur en valorisant les ouvertures, le passage de la lumière et l’utilisation de matériaux naturels.

L’architecture traditionnelle japonaise constitue un aboutissement de ses recherches sur l’optimisation et la fonctionnalité de l’espace. Elle confirme aussi ses intuitions sur l’importance à accorder à l’Homme et à son bien-être, lié à la nature.

Montage : Betty Parois

Ces principes marquent profondément son art et sont réemployés dans de nombreuses créations tout au long de sa carrière, comme dans sa propre maison en Savoie, dans ses préfabriqués de loisir tels que La Maison du bord de l’eau et le Refuge Tonneau ou encore dans son aménagement de chambres étudiantes dans la CIUP et dans la construction des stations de ski aux Arcs. Ainsi, le Japon apparaît comme un terreau fertile où s’enracinent et se développent les principes et idées qui germaient déjà en son esprit.

L’organisation et l’optimisation de l’espace et la recherche du bien-être ne sont pas les seules leçons retenues pas Charlotte Perriand lors de son voyage au Japon. Profondément marquée par l’artisanat japonais, ce voyage provoque un profond bouleversement de sa conception du design. Elle abandonne les matériaux modernes et industriels tels que l’acier au profit de matériaux naturels et notamment le bambou.

Pour en savoir plus :

  • Sur Charlotte Perriand : Jacques Barsac, Sébastien Cherruet, Pernette Perriand, (dir.), Le monde nouveau de Charlotte Perriand, catalogue d’exposition, ed. Fondation Louis Vuitton et Gallimard, 2019, Paris.
  • Sur Charlotte Perriand et le Japon : Jacques Barsac, Charlotte Perriand et le Japon, ed. Norma, 2008, Paris
  • Sur le Corbusier et ses théories architecturales.

Photo de couverture : Charlotte Perriand et des artistes japonais en 1941, crédit photo : Betty Parois

Toutes les photos notées « crédit photo Betty Parois » sont des photographies du catalogue d’exposition Jacques Barsac, Sébastien Cherruet, Pernette Perriand, (dir.), Le monde nouveau de Charlotte Perriand, catalogue d’exposition, ed. Fondation Louis Vuitton et Gallimard, 2019, Paris.

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