Pan Yuliang, l’émancipation d’une artiste chinoise

Née en en 1895 à Yangzhou dans la province du Jiangsu, Pan Yuliang est une peintre, sculptrice et l’une des premières femmes à intégrer l’école de peinture de Shanghai. Elle développe son style dans le monde artistique parisien compétitif des années 1930 jusqu’à sa mort en 1977, à Paris. Une véritable pionnière de la modernisation de l’art chinois et de l’affirmation de l’artiste-femme !

Un dialogue entre Orient et Occident

Orpheline, vendue à l’âge de 13 ans à une maison de prostitution de Wahu (Anhui). Pan Yuliang est achetée 5 ans plus tard par un haut fonctionnaire, Pan Zhanhua, pour en faire sa seconde épouse. La jeune femme, encouragée et soutenue par son mari, entre à l’école de Shanghai dans le contexte du mouvement du 4 mai 1919. Mais c’est surtout par l’intermédiaire de son voisin Hong Ye, un professeur de l’école des Beaux-Arts de Shanghai, qu’elle commence à étudier la peinture. Ce dernier réalise des peintures à l’huile : cela la fascine ! 

Cette école est l’une des premières de Chine à proposer un enseignement de la peinture « à l’occidentale » : certains cours proposent l’étude de modèles vivants nus… un véritable choc ! Pan Yuliang devient ensuite l’une des premières étudiantes à recevoir une bourse pour étudier en France. En 1921, elle entre à l’Institut franco-chinois de Lyon, puis se dirige vers Paris en 1923. Elle passe près de 10 ans à se perfectionner au dessin, à la peinture et à la sculpture entre Lyon, Paris et Rome et tient ses premières expositions. 

L’artiste est pétrie d’influences occidentales : natures mortes de Cézanne, qu’elle réinterprète ou riche palette de couleurs exubérantes caractéristiques des Fauves français. Pan Yuliang transpose à la peinture à l’huile la fluidité et la liberté du pinceau, caractéristique de l’art de l’encre chinois.

Pan Yuliang, Musique de printemps, 1942, huile sur toile, 133 x 220 cm, Musée de l’Anhui, image libre de droits

Dans la peinture « Musique de printemps », elle absorbe les couleurs de la peinture impressionniste pour peindre un groupe de femmes nues dans la nature. Malgré un fond relativement chargé, cette composition inspire un sentiment de légèreté grâce au remplissage délicat des figures aux traits et à la chevelure stylisés. Sa formation académique se manifeste par le respect des proportions et le naturalisme général. Elle superpose son propre style dans la ligne, en renouvelant le trait à l’encre dit baimiao, qui consiste à travailler les formes uniquement avec des traits de pinceaux. Un véritable jeu avec la modulation du trait d’encre propre à l’art chinois ! 

Son pinceau distingué combine les sensibilités orientales et occidentales, ce qui lui vaut d’être embauchée à Shanghai pour enseigner la peinture occidentale. Mais rapidement son passé la rattrape : le public extérieur ne tolère pas que des élèves étudient le nu dans l’atelier d’une ancienne prostituée… Elle s’installe définitivement à Paris en 1937 pour exercer librement son art. 

Le nu féminin symbole d’une émancipation

À Paris, elle vit dans le centre artistique de Montparnasse. À l’académie de la Grande Chaumière elle commence à rompre avec la peinture conventionnelle et fait naître son propre style. Dans sa peinture, il est souvent question de l’univers féminin, qu’il soit personnel ou sociétal et cela n’est pas anodin !

Elle excelle dans la peinture de figures, des nus féminins. Pourtant en cette première moitié du XXe siècle, le dessin d’après nature était encore interdit aux femmes, car il était considéré comme moralement inapproprié.  Le tabou du « dessin d’après nature » en Chine a perduré jusque dans les années 1930 et Pan a dû constamment affronter et surmonter l’émancipation controversée du corps féminin dans sa création artistique.

Pan Yuliang, Nu assis, 1960, encre et couleurs sur papier, 81 x 63 cm, Collection privée, Wikimedia Commons, image libre de droits

Ce qu’il faut comprendre c’est que les peintures de Pan Yuliang sont un symbole du désir d’autonomie des femmes modernes. Affronter la nudité, « anti-confucéenne » et « dépravée », c’est oser remettre en question une éthique confucéenne rigide… un geste scandaleux pour l’époque ! La prédilection et l’engagement de Pan Yuliang pour ce sujet remet en question les conventions de l’art, a fortiori celui produit par une femme.

C’est donc une victoire durement gagnée pour obtenir l’égalité des sexes dans les arts, que Pan Yuliang relève avec brio. 

Pan Yuliang et son image 

Au regard de la tradition chinoise, les autoportraits de Pan Yuliang sont l’expression d’une rupture profonde. L’image d’une femme auteure de son propre portrait véhiculé par la presse contemporaine est perçue à juste titre comme un signe d’émancipation sociale.

Sa posture et le cadrage sont presque toujours les mêmes : habillée de son qipao, symbole de la femme moderne chinoise, les sourcils arqués, sans sourire, elle regarde le spectateur d’un air de défi. Une manière de nous montrer sa force en tant que femme, parfois maquillée, féminine et d’autres fois plus déterminée, robuste et effronté ! Ses autoportraits sont une véritable clé vers son intériorité de femme-artiste libre.

Pan Yuliang, Autoportrait, buste, H. 50 cm, bronze, 1951, © Musée Cernuschi Stéphane Piera/Roger-Viollet

Si les réalisations artistiques féminines ont été mieux mises en lumière ces dernières années, elles restent un segment sous-représenté et sous-apprécié dans de nombreuses sociétés, et encore plus dans les communautés chinoises. En affirmant à travers ses œuvres son identité unique de femme moderne multiculturelle et d’artiste indépendante au XXe siècle, Pan Yuliang représente la figure de proue de la peinture occidentale chinoise ! 

En savoir plus :

  • Le site du Musée Cernuschi, avec une présentation des oeuvres de Pan Yuliang de la collection.
  • Le site de l’exposition « Song of Spring, Pan Yul-in in Paris » consacrée à Pan Yuliang, au Hong Kong jockey club en 2018.
  • Le film consacrée à l’artiste, interprétée par Gong Li : « A soul haunted by painting« .

Image de couverture : Pan Yuliang, Deux femmes nues, 1959, encre et couleurs sur papier, 81 x 63 cm, © Musée de l’Anhui, image libre de droits.

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