Namikawa Yasuyuki : maître émailleur à Kyoto

En seulement quelques décennies, au tournant du XXe siècle, Namikawa Yasuyuki joua un rôle fondamental dans l’essor et le perfectionnement de l’émail cloisonné au Japon. Suscitant l’admiration de ses contemporains, il est considéré comme l’un des plus grands émailleurs de son temps et ses œuvres sont aujourd’hui les joyaux des collections publiques et privées d’art japonais de l’époque Meiji (1868 – 1911). 

L’ancien samouraï devenu maître émailleur 

Namikawa Yasuyuki au rez-de-chaussée de sa demeure à Kyoto vers 1903, photographie publiée et colorée par Underwood & Underwood Publishers en 1904. ©2021TsukimiGallery

Né en 1845, Namikawa Yasuyuki a joué un rôle essentiel dans l’essor et le perfectionnement des techniques de l’émail cloisonné au Japon.  Ancien samouraï contraint d’abandonner son office, il ouvre son propre atelier autour de 1876 à Kyoto. Jusqu’en 1915, les chefs-d’œuvre qu’il présente aux grandes expositions japonaises et internationales remportent les récompenses les plus prestigieuses. Son talent est officiellement consacré en 1896 lorsqu’il est honoré́ du titre de Teishitsu Gigei’in, « Artiste de la Maison impériale ». Cet « homme au langage posé et aux manières courtoises » (Ponting, 1910) reçoit sa clientèle au rez-de-chaussée de sa maison, proche de son petit atelier. Le registre des visiteurs témoigne de la renommée de l’artiste qui accueille des membres de grandes familles princières et royales du début du XXe siècle tels que le prince Guillaume Hohenzollern, l’infant d’Espagne Alphonse d’Orléans ou encore le prince de Galles et futur roi d’Angleterre Édouard VIII.

Namikawa Yasuyuki nourrissant ses carpes, vers 1903, photographie reproduite dans H. Ponting, Lotus in Japan, 1910, p.60-61. ©2021TsukimiGallery

Faire affaire demande alors du temps, et l’achat d’un petit vase peut prendre tout un après-midi ! Le maître des lieux, après avoir servi le thé, présente les techniques de son art à ses hôtes avant de leur présenter quelques pièces relevant de la production commune bien que déjà exceptionnelle. Patient, il attend d’eux un sincère intérêt et de la curiosité avant de dévoiler ses plus belles créations. Les visiteurs les plus fortunés sont conviés à visiter l’atelier auquel ils accèdent par un jardin traditionnel où le silence «était si parfait que l’on entendait les fleurs de cerisiers tomber dans l’eau et le frôlement des poissons sur les pierres » (Kipling, 1899).

Le maître émailleur prend sa retraite en 1915 et décide de fermer son atelier huit ans plus tard. Il s’éteint en 1927, laissant à sa descendance de nombreuses pièces qui aujourd’hui forment le cœur des collections du musée de l’émail cloisonné Namikawa Yasuyuki installé dans l’ancienne demeure de l’artiste.

Une œuvre perpétuellement réinventée

Atelier de Namikawa Yasuyuki autour de 1903, photographie publiée et colorée par Underwood & Underwood Publishers en 1904. ©2021TsukimiGallery

Comment expliquer un tel engouement pour ces œuvres ? Ce sont d’abord les procédés de fabrication qui surprennent et séduisent les amateurs. En effet, alors que l’industrialisme moderne infléchit les méthodes de production dans les pays occidentaux, y compris dans le domaine des arts décoratifs, le visiteur est frappé par la simplicité de l’atelier de Namikawa Yasuyuki. L’ensemble des étapes nécessaires à la réalisation des pièces a lieu dans une salle unique, de dimension modeste, où se rassemble une petite vingtaine d’employés travaillant uniquement à la main. L’achèvement des pièces prend donc souvent plusieurs mois. Jamais pourtant l’artiste n’a sacrifié son exigence à la facilité d’une production massive et bon marché qui aurait nui à la qualité de son travail. 

Paire de vases décorée de chrysanthèmes sur fond noir, signé du sceau Kyōto Namikawa, vers 1890, émaux cloisonnés, Kyoto, Japon, hauteur 18.5 cm, Tokyo National Museum (Wikimedia commons, image libre de droits) 

La valeur exceptionnelle de ses pièces réside également dans l’effort presque surhumain mis en œuvre par Namikawa pour repousser les limites techniques d’un art dont il remet en question la définition même. En 1878, dans des circonstances peu connues, il rencontre Gottfried Wagener (1831-1892). Ce chimiste allemand spécialiste des glaçures et des techniques du feu collabore environ un an avec l’artiste et l’aide à améliorer techniquement et esthétiquement ses pièces. L’atelier met ainsi au point de nouvelles couleurs d’émaux et perfectionne les fonds monochromes translucides et brillants qui feront sa réputation. A partir de 1895, les cloisons sont taillées et effilées de manière à en faire varier l’épaisseur : elles ne sont donc plus interchangeables mais occupent une place unique au sein du décor. Durant les dernières années de l’atelier, elles perdent définitivement leur fonction première, celle de séparer les différentes couleurs d’émail ; elles ne cernent plus les motifs mais sont mises au service du seul dessin.

Vase décoré d’oiseaux perchés sur un cerisier en fleurs, vers 1900, émaux cloisonnés, Kyoto, Japon, hauteur 15.9 cm, Los Angeles County Museum of Art (Wikimedia commons, image libre de droits) 

Marchand avisé et inventif, Namikawa sait adapter les décors de ses émaux aux évolutions du goût et aux enjeux artistiques de son temps. Jusqu’en 1895, les pièces sont décorées de motifs d’arabesques, d’animaux et de créatures issues du bestiaire traditionnel sino-japonais. Le décor se renouvelle ensuite sous l’influence du mouvement artistique Nihonga aspirant au retour et à la réinvention des traditions artistiques, techniques et iconographiques japonaises. Les thèmes des saisons et de l’arbre en fleur sur un fond monochrome sont dès lors favorisés, avant d’être remplacés après 1905 par le thème du paysage représenté́ au sein d’une composition horizontale. Ce dernier style a pu être, à raison, qualifié de pictural dans la mesure où l’émail tend à reproduire les nuances délicates de l’encre sur soie. Les cloisons, patiemment sculptées unes à unes, imitent quant à elles les traits du pinceau.

Fruit d’une infinie patience et d’un savoir-faire hors du commun, équilibre entre complexité déconcertante et élégante simplicité, quête de beauté et de perfection, l’œuvre de Namikawa Yasuyuki est un exemple sublime de l’art de l’émail cloisonné porté à sa quintessence.

Koro et son couvercle décoré de pins sur un îlot rocheux et de bateaux dans le lointain, signé Kyoto Namikawa, vers 1910, émaux cloisonnés, Kyoto, Japon, hauteur 11.8 cm, The Khalili Collection of Japanese Art, (Wikimedia commons, image libre de droits) 

Pour en savoir plus : 

EARLE Joe, Splendors of Meiji : Treasures of Imperial Japan: Masterpieces from the Khalili Collection, catalogue d’exposition, St. Petersburg, Broughton International Inc., 1999. 

IMPEY Olivier, FAIRLEY Malcolm, The Dragon King of the Sea, catalogue d’exposition, Oxford, Ashmolean Museum, 1991.

IMPEY Olivier, FAIRLEY Malcolm, Meiji No Takara, Treasures of Imperial Japan : The Nasser D. Khalili Collection of Japanese Art, vol. III: Enamel, Londres, Kibo Foundation, 1994. 

MAKARIOU Sophie, KHALILI D. Nasser (dir.), Meiji, Splendeurs du Japon Impérial, Paris, Lienart éditions, 2018.

Introduction à l’histoire des techniques de l’émail cloisonné au Japan : http://www.vam.ac.uk/page/j/japanese-cloisonne/

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