Photographier en Asie au XIXème siècle (partie 1) : photographes et amateurs occidentaux

Qui sont les premiers photographes d’Asie ? Et quelles sont leurs premières images ? Au travers de deux articles nous essaierons d’esquisser quelques réponses à ces vastes questions. Dans cette première partie nous allons introduire le rôle des photographes occidentaux dans la photographie asiatique du XIXème siècle.

L’histoire de la photographie commence en 1839 en France et en Angleterre avec l’invention de deux procédés, le daguerréotype et le calotype. Très rapidement, on voit l’intérêt de cette invention dans le cadre des voyages. Cela paraît merveilleux : on pourra ramener tant de vues si précises des pays lointains, et ce sans effort !

La période est particulièrement propice à cet usage de la photographie. En effet, de plus en plus de voies maritimes s’ouvrent et la colonisation des pays asiatiques se développe. Cela va favoriser la diffusion mondiale de la photographie. De nombreux Européens et Etats-uniens se déplacent en Asie pour des raisons diplomatiques, commerciales ou religieuses. Ces marins, diplomates, et missionnaires partent avec des appareils photographiques et rapportent des souvenirs de leurs voyages. Ils sont souvent les premiers à photographier les pays extra-occidentaux.

Alphonse Jules Itier : un pionnier de la photographie en Chine

Jules Alphonse Itier, Les plénipotentiaires réunis sur le vapeur L’Archimède au moment de la signature du traité entre la France et la Chine – 24 octobre 1844, daguerréotype, 17x21cm, Musée français de la photographie, Bièvres – domaine public

Parmi les plus précoces on peut citer le français Alphonse Jules Itier (1802 – 1877). Il est employé au service des Douanes lorsqu’il est nommé chef d’une expédition commerciale en Chine en 1843. Itier, passionné de sciences et de techniques, a emporté avec lui deux chambres photographiques. Dans Journal d’un Voyage en Chine (1848) il raconte comment il conclue un traité en octobre 1844 et comment il réalise à cette occasion l’une de ses premières photographies en Chine.

En effet, il fait poser les signataires pour deux photos. La première est ratée à cause des conditions lumineuses et des mouvements du bateau où ils posent . Le deuxième essai est celui que l’on conserve aujourd’hui. Sur un fond presque noir, on reconnaît les visages des officiels chinois et des membres européens de l’expédition.

Par ailleurs, il réalise des vues des paysages autour de Canton et Macao, en demandant parfois aux habitants de poser pour lui afin d’animer les scènes. On connaît aujourd’hui une quarantaine de ses photographies. Elles sont très précieuses car ce sont les plus anciennes photos attestées et conservées de la Chine !

Alphonse Jules Itier, Porte de la Grande Pagode de la ville chinoise à Macao – Juillet 1844, daguerréotype, 17x21cm, Musée français de la photographie, Bièvres – domaine public

Comme Itier, la plupart des photographes amateurs privilégient les paysages, les villes et les portraits d’habitants. Ils veulent montrer ce qu’ils ont vu à leur entourage, un peu à la manière d’une carte postale… Ainsi, leurs photos ont avant tout une qualité documentaire.

Les photographes professionnels : l’exemple de Felice Beato

Certains commercialisent ensuite ces images, soit sur place, soit une fois rentrés chez eux. Ils entrent alors dans la catégorie des photographes « professionnels ». On en retrouve des dizaines à travers l’Asie : Pierre Rosier en Chine, au Japon et en Thaïlande ; Émile Gsell au Cambodge et au Viêt-nam ; Linnaeus Tripe en Inde ; Gustave Richard Lambert à Singapour…

Felice Beato, Le fort Nord de Taku après l’attaque des français et des anglais, 21 août 1860, domaine public

Felice Beato (1832 – 1909), photographe britannique d’origine italienne, en est l’exemple le plus fameux. Il débute sa carrière à Constantinople (Istanbul) avant de partir pour l’Inde en 1858. En 1860 il poursuit son voyage jusqu’en Chine où la dynastie Qing (1644-1912) lutte contre les Français et les Anglais au cours de la Seconde Guerre de l’Opium (1857 – 1860). Beato photographie les lieux des batailles, notamment la prise des forts de Taku. C’est là qu’il produit une série de photos au caractère macabre qui ont marqué l’histoire de la photographie. En effet, ce sont les premières photos de cadavres sur un champ de bataille…!

Trois ans plus tard, il se dirige vers le Japon. Il rejoint son ami Charles Wirgman (1832 – 1891), artiste, avec qui il monte un studio à Yokohama. Très vite ses photographies de reportage ont du succès. Son œuvre se distingue alors par sa qualité et son originalité. Il réussit, par exemple, à faire des vues de Edo (Tokyo) alors que l’accès à la ville est encore assez restreint aux étrangers.

Par ailleurs, dans son studio il propose des photographies aux dimensions plus touristiques. Par exemple des scènes de genre coloriées ou des albums touristiques composés de photographies de costumes et de paysages. Ces deux produits, qui charrient leur lot de stéréotypes, sont pionniers au Japon et deviennent même des normes de la photographie touristique japonaise.

Felice Beato, Jeunes femmes dans un intérieur dépouillé, tirage sur papier albuminé colorié à l’aquarelle, publié en 1884 dans « Album de types japonais ». Bibliothèque Nationale de France. Source gallica.bnf.fr / BnF

Les premiers photographes occidentaux à installer un commerce en Asie réalisent des portraits et des photographies destinées au tourisme et aux publications étrangères. Les photographies de Beato en témoignent : on cherche à montrer ce qui paraît le plus « typique » d’une population et d’un pays, quitte parfois à forcer le trait.

Il ne faudrait pas croire que la photographie circule en Asie seulement entre les mains d’étrangers. Bien sur, des Chinois, des Japonais, des Thaïs, des Indiens etc, s’emparent rapidement du médium. L’intermédiaire d’un photographe occidental est souvent nécessaire à la connaissance de la technique et des matériaux. Ils jouent souvent le rôle de professeurs, de passeurs. Néanmoins, ce sont les photographes et clients locaux qui ont permis l’implantation durable d’un commerce et d’une tradition photographique dans leurs pays.

Mais ce sera l’affaire d’un deuxième article… Rendez-vous le 2 avril.

Pour aller plus loin

  • Jerôme Ghesquière, L’Asie des photographes, Paris, Réunion des musées nationaux, 2018.
  • Terry Bennet, Photography in Japan, 1853 – 1912, 2006 & Photography in China, 1842 – 1860, 2009.
  • Sur Itier : une exposition virtuelle du Musée français de la photographie de Bièvres.
  • Sur Beato : une biographie détaillée par Claude Estèbe.

Image de couverture : Emile Gsell, Collage de photographies à but publicitaire, années 1860-70 , MET (New York), domaine public

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s