Le butô, une danse de l’ombre

Au tout début des années 1960, alors qu’une certaine effervescence contestataire commence à s’élever au Japon, un danseur du nom de Hijikata Tatsumi (1928-1986) va développer dans l’underground japonais une nouvelle forme de danse. Cette dernière revendique, tout comme la jeunesse de cette période, la liberté du corps. Son nom ? L’ankoku butô (« danse de l’ombre »). Ou bien, comme on l’appelle plus communément, la danse butô.

Des inspirations diverses

Hijikata Tatsumi (1928-1986) en 1969. Image libre de droits (Wikimédia Commons)

La danse butô puise son inspiration dans la culture traditionnelle japonaise, mais aussi dans les avant-gardes européennes. Hijikata s’inspire en effet de la peinture, mais aussi de la littérature. Les écrivains Antonin Artaud, Jean Genet, Lautréamont, ou encore Sade eurent une grande importance pour lui, comme pour un grand nombre d’artistes de cette période. Ces avant-gardes proposent un nouveau rapport au corps et une révolte transgressive qui plaisent au danseur.

On lit assez souvent que la danse butô découlerait du traumatisme des bombes atomiques ayant détruit Hiroshima et Nagasaki. Ce choc reste en effet très présent dans la pensée et l’art japonais. Dans les années 1960, une forte contestation se développe contre la présence militaire des États-Unis sur l’archipel. En parallèle, un mouvement de réaction mené majoritairement par des étudiants et des artistes apparaît. Il s’oppose à l’effacement de la culture japonaise face à la culture étasunienne. C’est de ce contexte troublé que naît la danse butô. Les premières représentations données par Hijikata, inscrites dans ce mouvement national, sont ainsi particulièrement provocantes et violentes.

La « révolte de la chair »

En 1959, avec le danseur Ôno Yoshito, Hijikata adapte Kinjiki (Les Amours interdits), un roman écrit par Yukio Mishima vers 1951. C’est la première fois qu’il se présente sur scène. Kinjiki parle d’homosexualité, un sujet encore très tabou au Japon, et que les danseurs montrent ouvertement à l’aide de mimes et de bruitages. Cette représentation particulièrement crue provoque un scandale dans le public…

Hijikata voit la danse comme un moyen de réaliser une révolte par et pour la chair. On retrouve cette idée dans sa représentation de 1968, explicitement intitulée Nikutai no hanran (Révolte de la chair). Durant ce spectacle, Hijikata transgresse les tabous imposés au corps (liés au genre, à l’exigence de beauté, à la décence) pour le libérer. On le voit ainsi se travestir, danser presque nu avec un phallus en métal autour de la taille, mimer l’enfance et la souffrance.

« Quiet House » par Hijikata Tatsumi, filmé par Rhizome Lee

Une esthétique du morbide et du macabre

Hijikata n’idéalise pas le corps. Pour lui, la beauté n’est pas l’objectif de la danse. On ne retrouve pas de mouvements fluides ou gracieux. Le corps est désarticulé, grimaçant. Il semble en souffrance. Selon Uno Kuniichi, ami proche de Hijikata, ce dernier disait même qu’il avait appris la danse en observant des personnes malades. Dans Yameru Maihime (Danseuse malade), écrit par Hijikata et publié en mars 1983, le danseur décrit les mouvements de douleur d’une femme malade comme étant ceux d’une danse. Hijikata s’intéresse à la faiblesse, à la douleur, et aux multiples sensations qui traversent le corps.

La danse butô est facilement reconnaissable aux corps nus recouverts de maquillage blanc des interprètes. Le corps est montré dans sa nature même, sans artifices qui permettraient de le mettre en valeur. Plus encore que de la maladie, cette blancheur permet de donner une certaine illusion de la mort, idée omniprésente dans la danse de Hijikata.

La danse butô est comme une préfiguration de la mort, du cadavre. Hijikata aurait lui-même décrit sa danse comme étant « celle d’un cadavre se redressant, une danse d’après la mort, reniant la danse de la vitalité organique ».

Un héritage contrasté

Kazuo Ôno en 1986. Image libre de droits (Wikimédia Commons)

Ôno Kazuo (1906-2010) est considéré comme étant le deuxième fondateur de la danse butô. En 1977, il interprète une pièce écrite pour lui par Hijikata et intitulée La Argentina Sho (Admiring La Argentina). Alors que Hijikata fait très peu de représentations à l’étranger, Ôno Kazuo connaît quant à lui une renommée internationale. A leur tour, de nombreux artistes pratiqueront la danse butô, chacun développant son propre style et sa propre pensée autour de cette danse.

Même s’il perd de son engouement dans son pays maternel, le butô reste une source d’inspiration importante pour la danse contemporaine. Il connaît un intérêt important en Occident et notamment en France. Des représentations y sont ainsi régulièrement programmées, notamment à la Maison de la Culture du Japon de Paris.

Regarder d’autres représentation de danse Butô :

Extrait de The Dead Sea par Kazuo Onô (années 1980)

Extrait de La Révolte de la Chair par Hijikata (1968)

Pour en savoir plus :

Uno, Kuniichi, Hijikata Tatsumi Penser Un Corps épuisé. Dijon : Les Presses Du Réel, 2017

Aslan, Odette, Banu, Georges, PICON-VALLIN, Béatrice, Butô(s). Paris : CNRS Editions, 2002

Photo de couverture : Spectacle de la compagnie de danse Sankai Juku. Image libre de droits (Wikimédia Commons)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s