Les secrets de beauté de l’époque Edô s’exposent à la Maison de la Culture du Japon

La Maison de la Culture du Japon à Paris consacre jusqu’au 6 février 2021 une exposition sur la coiffure et le maquillage à l’époque Edô (1603 – 1868). L’occasion, à travers la présentation d’environ deux cents objets et estampes, d’aborder un sujet où s’entremêlent normes esthétiques et normes sociales.

Vue de l’exposition. Image : Justine Veillard

L’époque Edô

L’époque Edô

L’époque Edô est une période de paix relative, qui voit l’instauration d’un régime autoritaire par les shôguns (gouverneurs militaires) du clan Tokugawa. Edô, la future Tôkyô, est choisie comme nouvelle capitale et les grands seigneurs (daimyô), dont on craint la rébellion, sont désormais tenus d’y résider une partie de l’année. Cette mesure donne un essor considérable à la ville, les daimyô construisant de somptueuses résidences, tandis que marchands et artisans s’enrichissent en les fournissant en produits de luxe. Naît alors une bourgeoisie urbaine qui va encourager le développement d’une culture citadine comprenant de nouvelles formes artistiques, comme le théâtre kabuki ou les estampes ukiyo-e (littéralement « images du monde flottant »).

Trois couleurs

La capitale devient également fer de lance en matière de mode et de beauté, avec la diffusion de manuels et traités montrant comment utiliser à bon escient les trois couleurs de base du maquillage japonais : le blanc, le noir et le rouge.

Sayama Hanshichimaru (texte) et Hayama Shungyôsai (illustration), Manuel de manières et de maquillage de la capitale, 1813, encre sur papier, POLA Research Institute of Beauty and Culture, Tôkyô. Image : Justine Veillard.

« La blancheur de la peau cache sept défauts » : cet adage japonais indique assez que comme dans la plupart des pays d’Asie de l’Est, c’est la peau claire qui est associée à la beauté. Réalisé à partir de poudre de plomb ou mercure délayée dans de l’eau, le maquillage blanc était appliqué au pinceau sur le visage, la nuque et le décolleté. Et il fallait faire vite pour obtenir un résultat uniforme : le mélange durcissait à l’air !

Keisai Eisen (1805-1842), Fard blanc Bien Senjokô, première moitié de l’époque Edô (1603-1868), estampe, couleurs et encre sur papier, POLA Research Institute of Beauty and Culture, Tôkyô. Image : Justine Veillard

Utilisé pour se noircir les dents, le noir est tout comme le blanc utilisé depuis très longtemps : une chronique chinoise du IIIe siècle appelle déjà le Japon « pays des dents noires » ! Outre l’aspect esthétique, l’utilisation du noir est profondément liée aux rites de passage féminins. Ainsi, les femmes se teignent les dents après leur mariage : il n’est d’ailleurs pas rare qu’on leur offre alors les ustensiles nécessaires.

Ensemble d’accessoires pour l’ohaguro (noircissement des dents) d’usage courant, seconde moitié de l’époque Edô (1603-1868), laque, grès, métal et porcelaine, POLA Research Institute of Beauty and Culture, Tôkyô. Image : Justine Veillard

Le maquillage noir indique ainsi l’âge et la situation matrimoniale de celle qui le porte. Ce à quoi on peut ajouter un bénéfice sanitaire : le mélange « d’eau de noircissement » (du vinaigre, du saké, de l’eau de cuisson du riz et … des clous cassés !) et de poudre de noix de galle séchée est riche en acétate de fer et acide tannique, ce qui forme une couche protectrice contre les maladies des gencives et les caries.

Plus spécifique à la période Edô, l’usage du saisaro beni (« Rouge couleur de bambou ») est très apprécié jusqu’au milieu du XIXe siècle. Et il a de quoi surprendre, surtout si l’on a en tête l’image traditionnelle de la geisha aux lèvres rouges. Car appliqué sur la lèvre inférieure, le fard rouge prend une teinte… verte irisée. Cette nuance brillante, semblable à celle d’une carapace de coléoptère, était très recherchée et le fard, obtenu à partir de fleurs de carthame, était aussi précieux que l’or. Aussi, les courtisanes des quartiers des plaisirs d’Edô faisaient-elles étalage de leur luxe en en faisant un usage quotidien.

Ichiyôsai Toyokuni (?), Parodie des Six génies de la Poésie, 1848, estampe, couleurs et encre sur papier, POLA Research Institute of Beauty and Culture, Tôkyô. Une courtisane s’apprête à appliquer du rouge sur sa lèvre ; en haut à gauche sont représentées les fleurs de carthame, dont le fard est extrait. Image : Justine Veillard

Des coiffures éloquentes

Les courtisanes sont en effet des prescriptrices en matière de mode et de beauté, et les plus célèbres d’entre elles, dont l’image est reproduite via les estampes, donnent le ton. Ce sont ainsi les courtisanes et les actrices de kabuki – l’interdiction faite aux femmes de pratiquer le kabuki n’ayant pas encore été décrétée – qui à la fin de l’époque Momoyama (1573-1603) commencent à attacher leurs cheveux en chignons, au lieu de les laisser pendre dans leur dos comme le voulait alors l’usage. Ces chignons vont peu à peu se complexifier, donnant naissance à un art de la coiffure, nihon gami, qui va prendre son essor tout au long de l’époque Edô.

Quelques exemples de chignons de l’époque d’Edô et leurs variantes. Image : Justine Veillard

A chaque coiffure correspondent un statut social et marital différents. Une hiérarchie qui transparaît également dans les ornements chargés de sublimer le chignon, qui vont du simple peigne en bois à celui en laque précieux. La période Edô voit en effet apparaître la coutume des trousseaux de mariage en laque pour les jeunes filles de la haute noblesse, comprenant entre autres les ustensiles de toilette, maquillage et coiffure. L’exposition présente plusieurs de ces objets raffinés, généralement à décor maki-e, décor d’or sur fond de laque noire.

Coffret à peignes portatif à décor « rivière Tatsuta », seconde moitié de l’époque d’Edô (1603-1868), laque à décor maki-e, POLA Research Institute of Beauty and Culture, Tôkyô. Image : Justine Veillard

Les deux ensembles d’estampes qui clôturent l’exposition illustrent de façon très parlante le rôle de la coiffure dans l’identification des femmes, les conventions artistiques se superposant ici avec les conventions sociales. Impossible de confondre l’épouse du shôgun de ses dames d’atours dans le cycle du Gynécée du château de Chiyoda de Yôshû Chikanobu (1838 – 1912), témoignage précieux de la vie dans ce lieu clos. De même, les modèles de la série des Cent Beautés d’Edô d’Utagawa Tokoyuni III (1786-1864), qui superpose cent portraits de belles femmes (bijinga) à cent sites célèbres d’Edô, sont immédiatement reconnaissables à leur coiffure, maquillage ou kimono.

Yôshû Chikanobu, « Partie de cartes », série Le gynécée du château de Chiyoda, 1894-1896, encre et couleurs sur papier, POLA Research Institute of Beauty and Culture, Tôkyô. Le « chignon de page » de la femme à gauche indique sa jeunesse et son statut d’apprentie, tandis que le chignon de l’épouse du shôgun, au centre, se distingue par sa complexité du chignon rond de sa suivante (en kimono parme). Image : Justine Veillard
Utagawa Tokuyuni III, Fête du premier jour de bon augure au sanctuaire Kameido, 1854, estampe, couleurs et encre sur papier, POLA Research Institute of Beauty and Culture, Tôkyô. La femme de gauche porte un kôgai-mage, un type de chignon qui, avec son kimono sobre, l’identifie comme appartenant à la bourgeoisie marchande. La femme au centre, avec son kimono éclatant et ses précieux ornements de cheveux, est une jeune femme de l’aristocratie guerrière. La femme de droite est quant à elle une geisha, reconnaissable à son chignon shimada. Image : Justine Veillard

L’exposition de la Maison de la Culture du Japon propose une plongée dans une période particulièrement foisonnante de l’histoire et de l’art japonais, par le prisme d’un sujet mêlant vie intime et vie sociale. La sélection d’œuvres, à la croisée de la peinture et des arts décoratifs, rend compte de façon très vivante de la vie de l’époque d’Edô tout en offrant un panorama artistique très complet de cette période qui aujourd’hui encore sert de référence aux arts traditionnels japonais .

En savoir plus :

Exposition « Secrets de beauté : maquillage et coiffures de l’époque Edô dans les estampes japonaises », du 7 octobre 2020 au 6 février 2021 – Maison de la Culture du Japon à Paris, 101 bis rue du Quai Branly 75015 Bir-Hakeim / 01 44 37 95 00 – Ouverture du mardi au samedi de 12h à 20h – Réservation en ligne obligatoire sur http://www.mcjp.fr – Tarifs : 5 euros (plein), 3 euros (réduit).

Catalogue de l’exposition Secrets de beauté : maquillage et coiffures de l’époque Edô dans les estampes japonaises, Paris, 2020.

Sous la direction de Christine Shimizu, L’art japonais, collection « Tout l’art – Histoire », Paris, éditions Flammarion, 2008.

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