La nourriture dans l’art japonais

Considérée comme un art à part entière, apportant satisfaction et satiété à chacun, la cuisine possède de nombreuses autres vertus qui découlent des différents aliments qui la compose. Propriétés médicinales, artistiques, décoratives, la nourriture a su inspirer les plus grands artistes aussi bien en Occident qu’au Japon. Sushi, sashimi, ramen, voyons donc comment les ukiyo-e-shi (créateur d’estampe) ou les mangaka (dessinateur de manga) leurs rendent hommage en image !

Saké et riz : au cœur des représentations

Avant de s’aventurer sur des concepts comme le washoku ou encore la nourriture médicinale japonaise et plus récemment sur les concepts de plaisir gastronomique ou de foodgasme, il semble essentiel de commencer par les deux aliments qui reviennent le plus souvent dans l’imaginaire de la culture japonaise, à savoir le saké et le riz.

La Disputation du saké et du riz, un emakimono (un rouleau), met ces deux aliments au centre des préoccupations culinaires dès le XIIe siècle. Ce récit humoristique à but moralisateur nous présente trois protagonistes, Aymeriz, Tienlonguet et Tempérant, se disputant sur l’importance du saké ou du riz dans un repas, le premier étant pour plus de nourriture, le deuxième pour plus de liquide et le dernier préférant les deux mais de manière proportionnée. Chacun caractérise alors trois courants de pensée sur le repas. Le récit va donc suivre les arguments des trois personnages avec des peintures les mettant en avant lors de chaque chapitre. Mais, de part sa mise en forme, il semble évident dès le départ que l’argumentaire de Tempérant est celui qui va conclure et parachever cette « réflexion » sur la voie de l’équilibre qui supplante l’excès. Cette histoire humoristique fait aussi un parallèle avec les trois classes sociales dominantes : la noblesse (Tienlonguet) et la religion (Aymeriz) perdant face aux guerriers (Tempérant), nouvelle élite sociale du « Moyen Âge » japonais. Pourtant, outre la métaphore sociale qu’inspire ce texte et ses représentations, il est également possible d’en faire découler une interprétation spirituelle propre au riz et au saké et ainsi expliquer leur importance dans les arts picturaux anciens.

Ainsi, dans les peintures qui accompagnent le texte de la Disputation du saké et du riz, il est possible d’apercevoir quelques détails qui permettent une seconde lecture entre saké et riz. En effet, le breuvage souligne l’importance des rites liés aux divinités primordiales japonaises, les kami shinto tandis que le riz, alors accompagné de thé, symbolise les religions chinoises arrivées au cours du VIIIe siècle telles que le bouddhisme ou le taoïsme. Ainsi, représenter le riz ou le saké semblent être une traduction de ces deux préceptes qui ne doivent pas s’affronter, comme le font Aymeriz et Tienlonguet, mais s’allier, se côtoyer, s’accepter à l’image de Tempérant qui unit ces deux aliments au cours de son repas.

Tempérant dégustant des mets variés dans le cadre d’un repas de type honzen (banquet guerrier), section 4, détail, Disputation sur le saké et le riz (Shuhanron emaki). Paris, BnF, ms. Japonais 5343

Washoku et cuisine médicinale

Outre l’aspect sacré qui se reflète dans la présence du riz et du saké, les estampes de nourriture peuvent également illustrer deux autres aspects propres au Japon : la médecine traditionnelle et la notion de washoku.

Inshoku yôjô kagami (Le miroir de la physiologie de la nourriture et de la boisson). Utagawa Kunisada. Milieu du XIXe siècle. Image libre de droit.

L’estampe inshoku yôjô kagami illustre les principes de la médecine sino-japonaise et schématise le parcours de la nourriture dans le corps et ses multiples transformations lors de la digestion. Chaque organe est signalé par une couleur différente tandis que des personnages indiquent l’action faite sur la nourriture. Ainsi, les poumons en blancs sont dessinés sous formes d’immenses feuilles tandis que l’intestin grêle en rouge par exemple. Ainsi la nourriture passe par l’œsophage pour atterrir dans l’estomac après que la vésicule biliaire a contrôlé le bon état du corps. Une fois l’apport alimentaire effectué, la nourriture est transportée vers la rate qui, paradoxalement, est située dans la partie supérieure droite de l’abdomen. Puis elle est redistribuée vers le colon tandis que le liquide et les petits aliments vont remplir la vessie. Tout le processus de digestion et de la vie est présidé par le cœur au centre, symbolisé par un savant samouraï accompagné de deux piles de livres devant lui.

L’art culinaire japonais visible dans les estampes est également appelé washoku. Ce terme fait référence autant à l’apparence du plat qui doit être travaillée pour être parfaitement en harmonie qu’aux valeurs nutritionnelles qui le constituent. Classé en 2013 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le washoku impose de respecter de nombreux points comme les saisons, la simplicité des repas ou encore le goût et les vertus de chaque plat. Il doit également suivre bien d’autres règles régies par le chiffre 5. Chaque repas doit comporter cinq couleurs, cinq goûts, cinq techniques de cuisons, doit faire intervenir les cinq sens et doit répondre à cinq pertinences (hospitalité, quantité, préparation, ingrédients et températures). Ainsi la gastronomie japonaise cherche à faire correspondre esthétique et sens, afin d’offrir une joie et un plaisir autant gustatif que visuel.

La gastronomie représentée dans les estampes illustre à la fois des notions religieuses, médicales ou encore esthétiques faisant échos au washoku. Elles présentent donc des repas aussi beaux que réalistes, créant un sentiment de faim et de plaisir que l’on retrouve aujourd’hui dans les mangas de manière amplifiée avec le concept du foodgasme, l’ultime plaisir gustatif. Cet art n’a donc qu’une mission : nourrir l’esprit pour le plus grand plaisir des gourmands !

En savoir plus

Image à la une : Bol de Sushi. Hiroshige. XIXe siècle. Image libre de droit.

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