Profondeur et simplicité : le mouvement Mingei et ses figures centrales au début du XXe siècle

« Ce qui est naturel, sincère, sûr, simple, telles sont les caractéristiques du Mingei ». Cette définition du mouvement artistique japonais est forgée par le théoricien Yanagi Sōetsu en 1933 dans ce qui peut être considéré comme son manifeste, L’idée du Mingei. Entre art et artisanat populaire, Tokonoma vous propose de découvrir la genèse de ce mouvement, ses principaux acteurs et leurs sources d’inspiration.

Qu’est-ce que le Mingei ?

Les premières idées de ce mouvement artistique émergent au début des années 1920 autour de la personnalité de Yanagi Sōetsu. Le terme est forgé en 1925 par la contraction de minshu (民衆, les gens du peuples) et kōgei (工藝, artisanat).

Portrait de Yanagi Sōetsu, anonyme, 1950, WikiCommons

Pétri de littérature et de philosophie contemporaine occidentale, Yanagi prône un retour au système des guildes médiévales pour la méthode d’apprentissage et les relations développées entre le maître et ses élèves… Cette conception de l’artisanat fait largement écho à la vie des artisans japonais relatée dans le Shokunin zukushie, qui décrit les habitudes et le code moral strict auxquels sont soumis les artisans : une diligence extrême au travail et un effacement total de l’intérêt personnel !

Plusieurs concepts trouvent une résonance dans l’esprit de Yanagi Sōetsu : l’universalité de l’artisanat (développée dans le Manifeste du Bahaus de Walter Gropius) ou encore le retour à l’art manuel et à une utilisation réduite de la machine, introduits dans l’essai Post-Industrialism de Arthur Penty.

Deux revues dirigées par Yanagi Sôetsu marquent la vie du mingei : Shirakaba (fondée en 1913) témoigne de cet engouement pour les artistes et les écrivains européens ; la revue Kōgei (1931) se concentre sur l’art et les techniques populaires traditionnelles japonaises et coréennes. La première précède le mingei mais permet à ses membres de s’imprégner des pensées occidentales de retour à l’artisanat ; la seconde, conçue comme une œuvre d’art à part entière, se veut un véritable fer de lance dans la diffusion du courant !

Pour résumer, une production est dite mingei lorsqu’elle offre une beauté simple accessible à tous, un effacement total de son créateur (anonymat) et une spontanéité naturelle de l’artisan (qui renvoi au concept zen de mushin « pensée sans pensée »).

Six figures incontournables

La figure de Yanagi Sōetsu ne vous aura pas échappé. Ce personnage a fédéré autour de ses idées un noyau solide d’artistes pour incarner ce courant.

Kawai Kanjirō est l’une des figures emblématiques. Céramiste, il incarne les idéaux du mouvement en ayant recours à des vernis naturels. Particulièrement reconnu pour ses glaçures rouges, brunes et bleu cobalt, Kawai Kanjirō ne signe pas ses œuvres et refuse les différents titres (dont celui prestigieux de Trésor national vivant) qui pourraient le démarquer et changer ainsi la nature de ses créations. Il met ainsi en avant l’idéal de l’artiste/artisan anonyme et la simplicité sans prétention du mingei.

Boite circulaire, Kawai Kanjirō, Honolulu Museum of Art, WikiCommons

Le céramiste Hamada Shōji a étudié à l’Université technologique de Tōkyō puis séjourne trois ans à Londres en compagnie de Bernard Leach avant d’établir son propre atelier à Mashiko (à environ 100km de Tōkyō). L’artiste emploie uniquement des ressources locales, qu’il s’agisse de l’argile, des glaçures. Il réalise lui même les instruments nécessaires à la fabrication des œuvres : les pinceaux destinés à appliquer les glaçures sont créés à partir de bambou et de crin de cheval. Il est nommé Trésor national vivant en 1955 et succède à Yanagi Sōetsu à la tête du Musée national d’art populaire en 1961.

Bol à thé, Hamada Shōji, York Art Gallery, WikiCommons

Bernard Leach est l’unique figure étrangère du mouvement. Il se forme dix ans à la céramique japonaise, notamment à la technique du raku. Il polarise ses productions vers des formes simples, épurées et utilitaires. Grand voyageur, il séjourne au Japon, en Corée, en Chine et en Angleterre. Il rédige deux traités afin de promouvoir le rôle de l’artiste artisan face à l’art industriel, vide de sens et dépourvue d’essence : A Potter’s Outlook (1928) et A Potter’s Book (1940).

Bol, Bernard Leach, 1973, York Art Gallery, WIkiCommons

Serizawa Keisuke est également un artiste central ; artiste textile, il redonne vie aux techniques de teinture traditionnelles, comme le bingata, qui consiste à appliquer les décors sur textile au pochoir. Il est également honoré du titre de Trésor national vivant en 1956 !

Munakata Shikō représente la dernière figure emblématique de ce noyau dur. Graveur, il développe des formes simplifiées à l’extrême et des couleurs contrastées pour renforcer la puissance suggestive de ses œuvres. Sa technique de prédilection est la xylographie, procédé par excellence de l’estampe japonaise traditionnelle.

Munakata Shikō, 1956, xylogravure imprimée en couleur, Rijksmuseum, Wikicommons

Aux sources de l’inspiration

Yanagi Sōetsu met dix ans pour créer un Musée d’art populaire. Ce dernier ouvre ses portes en 1936, à Tôkyô. Si L’idée du Mingei représente le manifeste écrit, ce musée incarne un manifeste visuel de toute l’esthétique du mouvement ! Les quinze catégories de productions sont réparties en neuf salles : céramique (une place de choix est accordée à la production coréenne), laque, textile, menuiserie, vannerie, métal, pierre, sculpture, peinture populaire, verre et objets divers …

Le visiteur peut ainsi s’imprégner des nouveaux critères de beauté mis en avant par les représentants du mingei. Cette redécouverte et mise en valeur permettent de sauvegarder certaines productions et témoignages autrement condamnés à disparaitre dans un monde en perpétuelle modernisation. C’est le cas, par exemple, des peintures populaires ōtsu-e très en vogue à l’époque Edo, des techniques textiles traditionnelles, en voie de disparition depuis la fin de l’ère Meiji, les flamboyants Negoro ou encore les sculptures sur bois au sourire apaisé de Mokujiki Shonin.

Le mouvement mingei cherche à rénover le regard porté sur l’art et sa définition. Par ses choix esthétiques, il incarne un parti pris politique à deux niveaux : d’une part la conservation des traditions dans un Japon tourné vers les nouvelles techniques ; d’autre part une reconnaissance de la beauté de l’art coréen dans un contexte de colonisation, de destruction et d’abnégation générale de la culture coréenne.

En savoir plus :

Image de couverture: Boro, chanvre et coton rapiécés, 117x122cm, Galerie Mingei, Michel Gurfinkel / © Galerie Mingei

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