« Un coin de la terre japonaise » : le Musée départemental Albert-Khan

A la fois espace d’exposition et de conservation d’un inestimable fond photographique, et rare exemple de jardin privé de la fin du XIXe siècle à avoir été conservé, le Musée départemental Albert-Khan, à Boulogne-Billancourt, témoigne également de la passion de son fondateur pour l’Asie.

Un banquier amoureux du Japon

Né Abraham Khan en 1860 dans une famille juive alsacienne modeste, Albert Khan arrive à Paris à 16 ans. Il rejoint la banque de ses cousins, Charles et Edmond Goudchaux, où il fait fortune en spéculant sur les actions des compagnies minières.

Ce sont les affaires qui l’amènent à se tourner vers l’Asie. Les prêts qu’il contracte au Japon accroissent encore davantage ses revenus et lui permettent de fonder sa propre banque, en 1898. La même année, il se rend une première fois sur l’archipel.

C’est à son retour qu’Albert Khan entreprend la réalisation de ce qui deviendra le jardin japonais de sa résidence. Outre l’influence du japonisme, ce choix est guidé par un goût véritable pour le Japon qu’Albert Khan cultivera toute sa vie.

« Je suis allé à deux reprises au Japon ; j’aime tout particulièrement ce pays et c’est pour cela que j’ai voulu poser ici près de ma demeure, un coin de la terre japonaise. Ma nature a de grandes affinités avec la sensibilité des Japonais et j’apprécie tellement le calme et la douceur de leur façon de vivre. C’est peut-être aussi pour retrouver cette atmosphère qui m’est si familière que j’ai voulu vivre parmi les fleurs et les arbres du Japon »

(Albert Khan, entretien paru dans la revue France-Japon, 15 août 1938)

Le « village » japonais

Albert Khan a acheté en 1895 un hôtel particulier à Boulogne-Billancourt. Rachetant progressivement les parcelles qui le jouxtent, il les fait aménager en un grand « jardin de scènes », c’est-à-dire un jardin réunissant différents styles, ce qui est alors très en vogue.

Ce n’est cependant pas uniquement pour sacrifier à la mode du temps qu’Albert Khan fait ce choix : pacifiste convaincu, ce type de jardin lui permet de traduire symboliquement son idéal de cohabitation harmonieuse entre les peuples. On passe donc des parterres d’un jardin à la française au cottage d’un jardin anglais, d’une forêt vosgienne – rappel des origines du propriétaire – à une prairie d’herbes hautes… ou à un « village japonais ».

Le village japonais. Image : Justine Veillard.

Réalisé par des jardiniers nippons, le jardin japonais originel comprenait deux parties. Le « village » est toujours visible actuellement, avec ses deux maisons traditionnelles et son pavillon de thé, rapportés du Japon – en pièces détachées ! – par Albert Khan lors d’un second voyage en 1909. Le « sanctuaire », qui comprenait entre autres une façade de temple et des torii a été partiellement remplacé en 1990 par une création du paysagiste Fumioki Takano. Y ont toutefois été intégrés les deux ponts de bois de l’ancien jardin.

Pont, vestige du « sanctuaire » japonais intégré au nouveau jardin. Image : Justine Veillard.

Plusieurs composantes de l’art des jardins japonais se retrouvent dans celui voulu par Albert Khan. On peut citer notamment le miegakure (littéralement « cacher  et révéler »), cet art du point de vue qui, en ne laissant jamais voir l’intégralité du jardin, permet d’en faire apprécier toutes les beautés.

Les Archives de la Planète

Si les végétaux font partie intégrante des collections du musée, celui-ci présente et conserve également un fond iconographique exceptionnel : les Archives de la Planète. Convaincu que les peuples ne peuvent vivre en paix qu’à la condition de se connaître, Albert Khan relève le pari fou de documenter son époque telle qu’elle est vécue aux quatre coins du globe.

L’enjeu est double : garder une trace « des aspects, des pratiques et des modes d’activité humaine dont la disparition fatale n’est plus qu’une question de temps » mais aussi « répandre en France la connaissance exacte des pays étrangers ».

C’est d’abord Albert Khan, qui initie le projet, lors de son voyage au Japon et en Chine, puis lors d’un séjour en Amérique du Sud. Les clichés sont des autochromes, l’ancêtre de la photographie couleur, et des vues stéréoscopiques. Ce type de photographie sur plaque de verre était réalisé par un appareil rassemblant en un boîtier deux capteurs et deux objectifs, qui permettaient de prendre deux images proches mais pas tout à fait identiques. Une fois superposées, on obtenait une impression d’image en relief – la 3D du début du XXe siècle !

Appareil stéréoscopique « Le Rêve », 1904. Image : Wikipédia, libre de droit.

Ce sont ces deux techniques, ainsi que le cinéma, qu’utiliseront les opérateurs envoyés par Albert Khan de 1912 à 1931 sur les cinq continents. Le Musée départemental Albert-Khan conserve aujourd’hui 4 000 vues stéréoscopiques, 72 000 autochromes et 183 000 m de film. L’ Asie y occupe une place de choix, avec quelques 10 793 images qui documentent aussi bien le quotidien que les fêtes, rituels, costumes, monuments, paysages…

Stéphane Passet, Théâtre nô : combat entre Benkei et Minamoto Yoshitsune de la pièce Hashi-Benkei, Kyôto, Japon, 30 octobre 1912, autochrome, 9 x 12 cm, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn, Archives de la Planète, A 6 592. Image : Département des Hauts-de-Seine, musée Albert Khan.

De la demeure au musée

Ces collections et la propriété ont été rachetés en 1936 par le département des Hauts-de-Seine après la faillite d’Albert Khan, ruiné par la crise de 1929. Le vieil homme conservera la jouissance de sa maison jusqu’à sa mort, en 1940, tandis que les jardins ouvriront au public dès 1937.

Des travaux de recherches et de restauration des collections sont entrepris à partir de 1974, avec l’organisation d’expositions permanentes et temporaires plus régulières. Ce n’est toutefois qu’en 1986 que les lieux deviennent officiellement un musée, labellisé Musée de France en 2002.

La galerie d’exposition, construite en 1990, fait actuellement l’objet de travaux de rénovation qui devraient s’achever en 2021. Ces travaux ont déjà permis la restauration des bâtiments du « village  japonais ». Le parcours des collections sera lui aussi entièrement repensé, permettant de donner toute son ampleur au projet humaniste d’Albert Khan.

Si les espaces d’exposition sont actuellement fermés, les jardins restent ouverts tout l’été, avec une programmation de visites guidées thématiques. Des événements hors-les-murs offrent quant à eux un aperçu des collections : l’exposition « Albert Khan à Paris », à la Cité de l’Architecture, fera ainsi la part belle aux vues autochromes de Paris.

En savoir plus :

Image de couverture : Vue du village japonais. Image : Justine Veillard

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