Shunga : Sexe et plaisir dans la tradition japonaise

Nous avons vu dans l’article précédent que les chunhua évacuaient l’idée de plaisir au profit des bénéfices physiques. À l’inverse, et malgré leur origine chinoise, les shunga, équivalentes japonaises des chunhua, se concentrent sur le plaisir et l’excitation sexuelle. Diffusées dans l’ensemble de la société, elles doivent parler à tous et intègrent donc l’humour et la culture populaire. Attention : les visuels de cet article sont explicites. Ne soyez pas choqué.e.s !

Une forte influence chinoise ?

            À première vue, pas de différence entre les images japonaises et chinoises. En effet, les shunga doivent beaucoup à leurs homologues chinoises. Le terme même de shunga, dérivé des termes chinois chunhua ou chungonghua, témoigne de l’influence de la tradition chinoise sur l’art japonais. Les chunhua produites dès la dynastie Han (206 av. J-C.-220 ap. J-C.) ne parviennent au Japon qu’à partir de l’ère Edo (1603-1868). Dès lors, leur impact sur les images japonaises est déterminant. L’ensemble d’estampes Les douze mois du miroir du Kyogen dont Utagawa Kunisada serait l’auteur, en est un bon exemple. Il s’agit de 12 shunga présentant des couples aux organes sexuels disproportionnés dans différentes positions. Cette série d’images était sûrement offerte sous forme de calendriers lors de la célébration de la nouvelle année. À cette occasion, il était en effet de coutume d’offrir des cadeaux porte-bonheur. Les shunga étaient alors destinées à assurer la prospérité du couple et l’harmonie conjugale.

Utagawa Kunisada (?), Kyogen awase ju-niko (Les douze mois du miroir du Kyogen), vers 1830, ensemble de 12 estampes, présentées sous forme de calendrier, image libre de droit

On retrouve dans cette série des éléments caractéristiques des chunhua : l’importance des positions, les sexes disproportionnés ainsi qu’une représentation positive de l’acte sexuel. Malgré une apparente ressemblance entre chunhua et shunga, leur étude révèle deux cultures différentes dans lesquelles les pratiques sexuelles n’ont ni le même sens ni le même but. Au Japon, les shunga n’ont pas – comme les chunhua – pour but philosophique d’atteindre l’immortalité mais sont une source d’excitation sexuelle. Le plaisir, évacué des chunhua car secondaire, devient le coeur des shunga. Loin du pragmatisme des chunhua, les shunga ont pour but d’inciter à la pratique sexuelle, seul(e) ou à plusieurs.

Une autre représentation des corps

Dans les shunga, le but de l’artiste est de satisfaire le plaisir du spectateur, non plus de lui permettre de réussir la position. L’accent mis sur le plaisir modifie donc profondément la représentation des corps et de l’acte sexuel. Par exemple, les positions ne sont pas précises et même souvent anatomiquement impossibles ! Alors, quels éléments procurent du plaisir au spectateur ? Contrairement à la conception occidentale, ce n’est pas la nudité des corps qui intéresse mais la contemplation des organes sexuels et la beauté des costumes et accessoires. Le plus souvent, les personnages des shunga ne sont pas nus mais habillés. Le rendu des étoffes, des coiffures et des accessoires constitue un défi pour les artistes car il fait partie de l’expérience visuelle et sensorielle du spectateur et renforce son plaisir. Les vêtements dévoilent de manière plus ou moins astucieuse seulement les organes sexuels. Ceux-ci sont figurés avec une grande précision anatomique et de nombreux détails. Une touche de rouge vient même mettre en évidence les zones érogènes, indiquant ainsi l’origine du plaisir. Par exemple, dans l’estampe La courtisane du quartier Yoshiwara et un jeune client de Kikukawa Eizan, les sublimes kimonos et les coiffures sophistiquées envahissent l’image, les motifs s’enchevêtrent et effacent les corps, ne laissant apparaître que les parties génitales.

Kikukawa Eizan, Courtisane du quartier Yoshiwara et un jeune client, 1815, E-awase Kingaisho (Images du quartier des Brocards), oban yoko-e, 25,7×37,2cm, Minneapolis Institute of Art, image libre de droit

Une autre représentation des pratiques sexuelles

Sans titre, XVIIe siècle, époque Edo (1603-1868), rouleau horizontal, encre et feuille d’or sur papier, image libre de droit

Les pratiques sexuelles ne sont pas les mêmes et les relations entre les genres et les classes sont beaucoup plus égalitaires. Les couples mariés de l’élite ne constituent pas la majorité des personnages. Au contraire, toutes les classes sociales sont présentes dans les shunga. La prostitution et les maisons de plaisir par exemple sont très représentées. L’excitation sexuelle étant le but principal des shunga, l’emphase sur le plaisir est déterminante. Les femmes comme les hommes sont très attentifs à leur propre plaisir et sont donc très actifs. Cette peinture du XVIIème siècle, par exemple, montre une jeune femme qui saisit le pénis d’un homme endormi.

Katsushika Hokusai, Hogaku : couple après l’amour, v. 1812, époque Edo (1603-1868), série Ehon tsuhi no hinagata (Modèles de couples amoureux), oban yoko-e, 24,9 x 37,4 cm, British Museum, image libre de droit

Les corps et les visages, notamment ceux des femmes, sont aussi beaucoup plus expressifs : têtes penchées en arrière, joues rouges, bouches entrouvertes, mains qui se crispent, yeux qui se ferment… Une importance est également accordée aux fluides féminins et masculins. Leur présence signifie l’orgasme. Les artistes ne cherchent pas seulement à saisir les expressions du plaisir sexuel et de l’orgasme mais aussi toute une palette d’émotions : complicité, passion, amour, joie… En effet, le plaisir n’exclut pas les sentiments : le baiser passionné de l’estampe d’Hokusai accompagne l’orgasme.

Utagawa Toyokuni, Masseur aveugle s’occupant d’une femme mariée, v.1823, série Kaichu kagami (Miroir du vagin), hanshibon yoko-e, Museum of Fine Arts, Boston, image libre de droit

L’œuvre d’Utagawa Toyokuni est intéressante car elle nous informe sur l’usage des shunga. Afin de renforcer son plaisir, la femme mariée contemple une shunga. Au départ sûrement destinées à satisfaire les soldats, les shunga se sont diffusées dans toute la société. Elles étaient utilisées par les hommes comme par les femmes. L’ère Meiji (1868-1945) marque un coup d’arrêt au développement de l’art des shunga : la publication d’images d’organes sexuels y est interdite. Avec la fin de l’ère Meiji, cette interdiction devient caduque. Longtemps taboues, les shunga bénéficient depuis la fin du XXe siècle, et surtout depuis les années 2000, d’un regain d’intérêt. Elles sont de ce fait aujourd’hui beaucoup plus étudiées que les chunhua.

Si le sexe n’est tabou ni en Chine ni au Japon, les chunhua et les shunga révèlent une conception différente de l’acte sexuel. A l’opposé de la froideur et du pragmatisme des images chinoises, le plaisir est au cœur des shunga. Utilisées par tous et toutes, les shunga sont omniprésentes dans la société. D’ailleurs, créer des shunga n’était ni tabou ni scandaleux. Bien au contraire, c’était même un gage de talent qui participait à la renommée de l’artiste. Tous les maîtres de l’estampe japonaise ont produit des shunga à tel point qu’on peut se demander si on peut être un maître de l’estampe japonaise sans être un maître des shunga.

Article écrit par Betty Parois

Pour en savoir plus :

  • Pour les images : Shungagallery.com
  • Timothy Clark, C. Andrew Gerstle, Aki Ishigami, (dir.) Shunga : sex and pleasure in Japanese art, The British Museum Press, Londres, 2013
  • Ofer Shagan, L’art érotique japonais : le monde secret des shunga, Hazan, Paris, 2014
  • Timon Screech, Sex and the Floating World. Erotic Images in Japan 1700-1820, Reaktion Books, Londres, 1999

Image de couverture : Chokyosai Eiri, Courtisane et un jeune amant, série Fumi no kyogaki [Dessin pur de la beauté féminine], chuban tate-e, 1801, British Museum, image libre de droits

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