Billet de confinement entre lecture et temps long : L’Éloge de l’Ombre, de Junichirô Tanizaki

Cher lecteur ou lectrice, j’espère que tu vas bien en ces heures étranges que nous vivons. Comme toi probablement, je suis à la maison et je retrouve le plaisir du temps long, propice à la lecture. Et justement l’autre jour je suis retombée sur l’Eloge de l’Ombre, de Junichirô Tanizaki. Ce texte publié en 1933 est court, moins d’une centaine de pages, mais les expériences qu’il invite à faire appellent les heures et la rêverie.

La conception japonaise du beau

« La beauté d’une pièce d’habitation japonaise, produite uniquement par un jeu sur le degré d’opacité de l’ombre, se passe de tout accessoire. » Photo : Site Photohito

On pourrait analyser ce texte en long et en large mais je préfère t’en parler en travers. Pas de façon académique, pas en te racontant la vie de l’auteur. Je préfère te montrer comme c’est un beau rappel au besoin d’une poésie quotidienne, au silence et aux sensations.

L’Eloge de l’Ombre ne parle que de ça, et de la différence entre l’Orient et l’Occident. Il est en effet souvent question de comprendre en quoi l’import de la modernité et des coutumes occidentales fait tant de mal à la nature, au mode de vie et à l’habitat oriental, et ce jusque dans ses « lieux d’aisances » (si si !). J’évoquais dans l’article sur le statut de l’artisan une prise de conscience d’un patrimoine identitaire japonais dans les années 1920 que l’on retrouve dans cet essai du début des années 1930, où Tanizaki évoque une « nature » et un « génie national » japonais.

L’auteur parle beaucoup d’architecture, certains passages sur le sujet étant très beaux et évocateurs :

« Avant toute chose nous déployons ce toit, ainsi qu’un parasol qui détermine au sol un périmètre protégé du soleil, puis dans cette ombre nous disposons la maison ».

Mais il ne s’agit pas que de cela. À la lecture du texte, c’est tout un monde de sensibilité, de nuances et de contrastes qui se déploie, une expérience sensorielle totale, traduction de l’esthétique japonaise.

Le rappel aux cinq sens

En écrivant ces mots je ne sais même plus quels passages citer pour illustrer mon propos tant les descriptions des matières, des objets et des lumières sont vivantes. On comprend René Sieffert, traducteur et auteur de la préface aux éditions Verdier :

« Jamais pareil sujet n’avait été traité, sous une forme apparemment désinvolte, avec autant de bonheur ; si bien qu’à l’heure d’en présenter cette version française, tout commentaire me paraît soudain superflu. Éteintes les lampes, place donc au magicien et à son théâtre des ombres… »

Et on veut bien croire qu’il y a là de la magie. À travers toute une série d’exemples, Tanizaki développe cette esthétique de l’ombre (ou du silence). Cinéma, théâtre nô, artisanat, canon féminin, corps masculin, architecture, papier, couleur de la peau, fantômes… Tout semble touché par ce monde de contrastes et de nuances, et nous amène à utiliser tous nos sens.

Parlons de nourriture pour comprendre. L’auteur évoque la dégustation d’un bouillon dans un bol en laque – de couleur sombre traditionnellement – :

« Impossible de discerner la nature de ce qui se trouve dans les ténèbres du bol, mais votre main perçoit une lente oscillation fluide, une légère exsudation qui recouvre les bords du bol, vous apprend qu’une vapeur s’en dégage, et le parfum que véhicule cette vapeur vous offre un subtil avant-goût de la saveur du liquide. […] je savoure à l’avance et en secret le parfum du breuvage. »

L’expérience est complète et semble étendre l’instant autant que le plaisir de le vivre.

Parlant de papier, il n’est pas question de sa seule blancheur, Tanizaki parle de sa « tiédeur », de « froissement sans bruit » et de contact « comme une feuille d’arbre ». Pour l’or, il ne pourrait nul par ailleurs que dans la pénombre avoir une « beauté plus poignante » :

« Parfois le poudroiement d’or, qui jusque là ne renvoyait qu’un reflet atténué, comme assoupi, à l’instant précis que l’on passe sur le côté s’illumine d’un soudain flamboiement, et l’on se demande, stupéfait, comment a pu se condenser une lumière si intense dans un lieu aussi sombre ».

Ogata Korin – Paravent aux iris (écran gauche), XVIIIème siècle, encre, couleurs et or sur papier, Nezu Museum, Tokyo. Photo : libre de droit
« On plaquait d’or les parois des pièces où vivaient les gens de qualité. […] Car dans ces résidences chichement éclairées, l’or sans doute aucun jouait le rôle d’un réflecteur. […] L’or en feuilles ou en poudre n’était pas un luxe vain, mais il contribuait, par l’utilisation judicieuse de ses propriété réfléchissante, à donner plus de lumière. »

Là réside une partie de la beauté de ce texte : le lien entre l’objet, la matière et l’environnement devient dans cet univers d’ombre une expérience qui englobe celui qui regarde, au lieu que ce soit le regard de l’homme qui englobe la scène. Une telle expérience appelle à la « rêverie », et peut-être à une certaine humilité.

Plaidoyer pour la belle crasse

L’Éloge de l’Ombre met en valeur beaucoup de choses que le rythme quotidien nous fait éviter et que la modernité voudrait oublier. Je ne compte pas les passages où nombre d’adjectifs, que nous jugeons péjoratifs, trouvent ici une qualité que nous ne leur (re)connaisons pas. Tanizaki parle de « silence » – la pause rejoint l’ombre –, de « paresse », de « trouble », d’imperfections et, à mon grand bonheur, de la « crasse des mains » :

« Les Chinois ont un mot pour cela, « le lustre de la main » ; les Japonais disent « l’usure » : le contact des mains au cours d’un long usage, leur frottement, toujours appliqués aux mêmes endroits, produit avec le temps une imprégnation grasse ; en d’autre termes, ce lustre est donc bien la crasse des mains », « ce brillant légèrement altéré qui évoque irrésistiblement les effets du temps. »

Les effets du temps… « C’est une défaite » dit-il quelques lignes plus loin. Une défaite contre l’immortalité presque, contre l’hygiène absolue pour sûr, mais est-ce qu’on ne s’en moquerait pas un peu ? Et je ne peux m’empêcher de penser que si le gras de nos doigts sur la touche « E » ou la barre d’espace de notre clavier d’ordinateur nous fait autant horreur, c’est bien parce que l’implacable technologie de cet objet, au demeurant merveilleux et fort pratique, est bien l’égérie de cette froide modernité sans âme. Cette défaite est celle de la beauté du rituel de celui ou celle qui a tenu l’objet, qui habite le lieu. Cette « crasse des mains », en vérité belle patine, que décrit l’auteur, semble donner une matérialité au temps, qui n’est plus seulement mesuré par l’horloge, mais par le temps de vie de celui qui l’a tenu.

Pour finir : ôde à ma tasse de thé

Tasse en céramique émaillée.
Artisan : Atelier terre d’Izeaux. Crédit photo : Cécilia Bouillé

Je dois vous avouer quelque chose : je suis un peu pénible. Quand j’aime quelque chose je le répète 600 fois. Et depuis quelques mois je ne cesse de répéter à qui veut l’entendre que « J’ADORE ma tasse à thé ». C’est une poterie avec de beaux émaux gris-vert, bleu et marron pleins de défauts et de coulures. Mais je sais qu’au fond de ma tasse, pas toujours visible, il y a une épaisse couche d’émail bleu, rouille et blanc crème qui me ravit le regard. J’aime cette tasse car lorsque je m’en sers, je ne bois pas seulement une boisson très agréable, j’ai une expérience complète et satisfaisante qui me fait à chaque fois autant plaisir.

Voilà pourquoi j’aime l’Eloge de l’Ombre, qui nous rappelle que « le beau n’est d’ordinaire qu’une sublimation des réalités de la vie », et qui, pour apprécier cela, appelle à vivre dans une certaine qualité de douceur, de lenteur et de lumière à l’encontre de la violence de la productivité, de la rapidité, du bruit et, comme le dit si bien Mona Chollet, de la « morale de la mobilisation permanente ».

Pour aller plus loin :

  • Dans le même état d’esprit :
    • je vous invite à aller voir cette définition du concept de wabi-sabi.
    • pour reparler d’or, vous pouvez aussi aller jeter un œil sur la beauté des fêlures des céramiques et laques réparés selon la technique du kintsugi (ou kintsukoroi) avec cette courte vidéo. On y voit à l’œuvre le maître Showzi Tsukamoto.
  • Enfin, je ne peux terminer sans vous recommander les livres de Mona Chollet, et notamment Chez soi, une odyssée de l’espace domestique. Son Pinterest est aussi très plaisant à consulter, avec bien sûr des tableaux entiers sur le Japon.

Photo de couverture : détail d’une tasse en céramique émaillée, réalisée par par l’Atelier terre d’Izeaux. Crédit : Cécilia Bouillé.

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