La mystérieuse production des laques Negoro

Nous vous proposons de commencer le mois par la découverte de laques japonais tous particuliers : les Negoro ! Production unique et largement admirée en son temps et durant les époques postérieures, vous connaîtrez à la fin de cet article ce qui les rend si particuliers !

L’origine du terme Negoro

               Le terme « Negoro » désigne une production bien spécifique de laques à couverte rouge réalisés autour du temple Negoro-ji. Le temple Negoro-ji est un complexe bouddhique situé au nord de la ville d’Iwade considéré comme l’un des plus importants de l’époque médiévale. Ces éléments de vaisselle ou de mobiliers en laque étaient produits dans les ateliers au service du temple et destinés à l’usage quotidien des moines. Or, de son apogée jusqu’à la destruction du temple par Toyotomi Hideyoshi en 1585, le temple principal et ses temples secondaires abritaient plus de 3000 personnes ! Cela implique une incroyable demande d’objets du quotidien, rituels et cérémoniels.

Bassin, période Muromachi (1336-1573), bois et laque, Collection privée © Galerie Mingei

               La plus ancienne trace écrite connue à ce jour attestant de l’utilisation des laques Negoro réside dans le Daidenpō-in honzon nado no koto, un registre du XIIème siècle : il témoigne de l’emploi de « pupitres en laque rouge pour chacun des cent-huit participants [au Denpōe, sorte de colloque] ».

En rouge et noir !

               Le rouge est une une couleur auspicieuse à qui l’on prête la capacité de chasser les démons et les mauvais esprits. Cette teinte constitue de nos jours la caractéristique la plus connue des Negoro. Les études menées par Kitano Nobuhiko, chercheur de l’Institut National de recherche pour les Propriétés culturelles de Tokyo, sur des pièces excavées du domaine du Negoro-ji, révèlent deux origines différentes de cette couleur : dans la majorité des cas (76%), les laqueurs (nurishi) avaient recours au cinabre pour obtenir du rouge ; toutefois, quelques exemples révèlent l’emploi d’oxydes de fer comme alternative.

Plateau, période Muromachi (1336-1573), bois et laque, collection Galerie Mingei, Michel Gurfinkel / © Galerie Mingei

               De nos jours, les Negoro sont largement admirés pour leur couleur, mais également pour une particularité survenue avec le temps, indépendante de la volonté des artisans lors de leur création. L’utilisation intensive de ces objets a altéré la couche supérieure pour laisser transparaitre, par des motifs abstraits et uniques, la couche inférieure de laque noire. Témoignages de leur histoire et de leur utilisation, ces « accidents » apportent un charme individuel aux pièces. Mais le caractère exceptionnel des Negoro ne réside pas seulement dans leurs couleurs…

Qualité et fonctionnalité

               La haute fonctionnalité des pièces fait partie intégrante de la définition d’un laque Negoro. Malgré une production sérielle, il était nécessaire pour l’artisan de se mettre à la place du futur utilisateur afin de répondre au mieux à ses attentes. Ainsi, ces pièces se distinguent par leur légèreté, leur stabilité et leur maniabilité, octroyées par des formes aussi épurées que le décor.

Bouteille, époque Muromachi (1336-1573), bois, laque, collection privée, photographie Michel Gurfinkel / © Galerie Mingei

               L’essence du bois choisie pour l’âme de l’objet est également déterminante ! Elle doit être suffisamment résistante pour être capable de résister à un usage répété sans altérer la beauté de la laque apposée par-dessus. Les recherches de Kitano Nobuhiko ont montré que le bois le plus usité dans cette production est le zelkova japonais, qui a la particularité d’avoir un grain stable face aux variations du temps et résistant aux déformations.

               La technique d’application de la laque doit également être très minutieuse afin que l’ensemble de la pièce conserve sa qualité. Pour réaliser un laque, différents apprêts, de plus en plus fins, sont apposés sur le bois pour obtenir un aspect aussi lisse que possible ; plusieurs couches de laques de compositions variées sont ensuite superposées jusqu’à la dernière strate. La spécificité réside dans un soin attentif des matériaux et des traitements de chaque étape !

Boîte, époque Edo (1603-1868), bois, laque, vente Kenzo Takada, Aguttes, 2009, image libre de droit

La production de Negoro a pris fin avec la destruction du temple en 1585 mais les pièces ont connu un regain d’intérêt au XIXe siècle. Une large production « dans le style Negoro » voit le jour, mettant en avant le contraste entre le rouge et le noir. Vous pouvez donc reconnaître un véritable Negoro en suivant ces critères suivants : une production dans le giron du Negoro-ji (avant 1585), un manteau de laque rouge, une forme épurée, légère et très fonctionnelle, une technique et une composition des pièces qui se prêtent à un usage répété. Vous êtes maintenant fin prêts à débusquer les authentiques Negoro !

Pour en savoir plus :

  • Sadamu Kawada, Shuurushi « negoro », Miho Museum 2013
  • Christine Shimizu, Urushi, Les laques du Japon, Flammarion, 1988
  • Bulletin de l’Association franco-japonaise, Association Franco-japonaise, n°144, avril 2020

Vous pouvez également faire un tour sur le site de la galerie Mingei qui présente des pièces d’une très belle qualité.

Image de couverture : Verseuse, XVIe siècle, époque Muromachi (1336-1573) ou Momoyama (1573-1603), bois, laque, Institut Bruno Lussato et Marina Fédier ; Michel Gurfinkel / © Galerie Mingei

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