Exposition « Palace Paradis : offrande funéraires en papier de Taïwan » ou comment bien vivre l’éternité

Après une présentation au Musée du Quai Branly à l’automne 2019, c’est désormais au Musée des Arts asiatiques de Nice qu’est visible l’exposition Palace Paradis. Elle s’intéresse à un aspect méconnu de la culture populaire taïwanaise  : les offrandes funéraires en papier.

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Un lien entre les vivants et les morts

Brûlés lors des funérailles ou de fêtes à la mémoire des défunts, ces objets en papier mâché et bambou reproduisent les biens de consommation courante dont le défunt pourrait avoir besoin dans l’au-delà. De la maison à la nourriture, en passant par les billets de banque ou le jet privé, l’exposition réunit plus d’une centaine d’objets, réalisés pour l’occasion par des artisans taïwanais. Chacun d’entre eux illustre le désir de retrouver dans l’au-delà une existence et un statut social privilégiés, mais également une idée de dépendance entre les morts et les vivants qui prend sa source dans des temps très anciens.

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Atelier Hsin Hsin, salon et chambre à coucher, 2019, papier. Photo : Pierre Collas
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Atelier Hsin Hsin, repas asiatique et repas occidental, 2019, papier. Photo : Pierre Collas

Du mingqi à l’offrande de papier

Les offrandes de papier sont en effet étroitement liées aux mingqi, ces substituts funéraires qui remplacent progressivement à partir de l’époque des Royaumes Combattants (476 – 221 avant notre ère) les sacrifices humains pratiqués lors des funérailles de personnages haut placés. Serviteurs, résidences, soldats, danseuses, musiciennes… Ces effigies de bois puis de terre cuite figuraient tout ce que dont le défunt avait disposé au cours de son existence et qu’il entendait emmener avec lui dans l’au-delà.

Cependant, il s’agissait d’objets coûteux, réservés aux classes les plus favorisées dont les membres avaient également les moyens de faire construire la tombe dans laquelle les mingqi étaient déposés à leurs côtés. Les classes populaires utilisaient elles le papier-monnaie, dont la fabrication est facile et bon marché, et dont l’usage se généralise dès le VIIe siècle. Périssables, les monnaies de papier étaient brûlées, cette transmutation du matériel vers l’immatériel rappelant le processus auquel avait été soumis le défunt. Cette tradition venue du continent s’est ensuite diffusée à Taïwan, où, tout comme en Chine, elle s’est développée au cours du temps et a perduré jusqu’à nos jours.

Ces papiers-monnaie assuraient aux plus pauvres de pouvoir honorer le contrat qui unit les vivants aux morts, toutes conditions sociales confondues. Selon la croyance chinoise, l’être humain est composé d’une âme « céleste » (hung), qui quitte ce monde pour celui des morts, et une âme « terrestre » (po), qui reste sur terre. Cette âme peut à tout moment devenir un fantôme affamé si ses besoins ne sont pas satisfaits. Ceux-ci étant sensiblement les mêmes que ceux des vivants, les vivants prennent donc soin de fournir à leurs défunts de quoi s’offrir ce dont ils ont besoin – y compris soudoyer les juges des Enfers afin d’éviter les tortures ! En échange, les défunts assurent leur protection aux vivants, dans une relation d’interdépendance qui perdure encore aujourd’hui.

Une pratique bien vivante

L’usage des offrandes funéraires en papier se diffuse peu à peu dans toutes les couches de la société à partir du IXe siècle, tandis que l’usage des mingqi décline. Elles sont aujourd’hui encore utilisées en Chine, à Taïwan et au Viêt Nam, produites de façon industrielle pour les plus courantes tandis que les plus luxueuses sont réalisées dans des ateliers spécialisés, qui s’adaptent aux changements de société : société de consommation oblige, le smartphone et les chaussures de luxe font désormais partie des offrandes. L’avion remplace le palanquin pour le transport de l’âme, tandis le rôle des anciens démons-gardiens est confié à des hommes de main !

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Atelier Skea, « S Phone », 2019, papier. Photo : Pierre Collas 
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Atelier Skea, jet privé, 2019, papier et papier mâché sur structure en bambou. Photo : Pierre Collas 
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Atelier Hsin Hsin, gardes du corps, 2019, papier mâché sur structure en bambou. Photo : Pierre Collas 

Les registres des ateliers conservent une trace de ces objets périssables qui, à l’image des mingqi anciens, nous offrent un instantané émouvant et vivant de la conception du bonheur propre à chaque époque et un aperçu original des évolutions de la société taïwanaise.

Pour en savoir plus :

  • Exposition Palace Paradis, du 21 décembre 2019 au 29 mars 2020 au Musée des Arts Asiatiques de Nice, 405, Promenade des Anglais Arenas 06200 Nice. Ouverture tous les jours sauf le mardi de 10h à 17h.
  • Gilles Béguin, Le petit peuple des tombes. Paris : éditions Paris Musées, collection « Petites capitales », 2010.
  • Hou Ching Lang. Les papiers monnaies d’offrande et la notion de trésorerie dans la religion chinoise. . In: École pratique des hautes études, 5e section, Sciences religieuses. Annuaire. Tomes 80-81, Fascicule II. Vie de la Section : années 1971-1972 et 1972-1973. 1971. pp. 116-121.

Image de couverture : Atelier Hsin Hsin, offrande funéraire en forme de maison traditionnelle (détail), 2019, papier encollé sur structure en bambou. Photo : Pierre Collas

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