Bashōfu : le textile qui a la banane !

Vous avez peut-être déjà entendu parler du cuir en peau d’ananas, mais connaissez-vous le textile en fibre de bananier ? Non ? Alors laissez Tokonoma vous emmener à sa découverte, direction les îles Ryūkyū…

Petite recette pour obtenir du bashōfu

La fibre utilisée pour ce textile ne vient ni des feuilles du bananier ni de la peau de banane ! Elle est extraite de la « tige » de certaines espèces de bananier, comme le Musa balbisiana ou encore le Musa textilis par exemple. Ces espèces sont exploitées dans plusieurs régions d’Asie, aux Philippines, en Indonésie ou encore aux îles Ryūkyū. Cet archipel du Japon méridional compte pas moins de 160 îles, réparties en deux préfectures, celle de Kagoshima pour les îles du nord (le groupe Amami) et celle d’Okinawa pour les autres îles plus au sud, dont l’île d’Okinawa est la plus célèbre.

Plantation de Musa textilis aux Philippines, 1918, photographie, Tropenmuseum. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

En japonais, ce bananier utilisé dans la fabrication de fibre textile est appelé ito-bashō. Après avoir extrait et traité la fibre, on obtient des fils que l’on noue entre eux afin de pouvoir les utiliser sur un métier à tisser. Ce travail est long et assez fastidieux parce que le fil de bananier (bashō) se casse facilement lorsqu’il est tendu sur un métier à tisser… De plus, on estime qu’il faut environ 200 bananiers pour la réalisation d’un seul kimono ! On obtient alors un textile (bashōfu) dont la couleur naturelle oscille entre le vert et le jaune-brun. Raide et rugueux, transparent et léger, il ne colle pas à la peau et s’imprègne donc peu de la sueur de celui qui le porte. Bref, il a toutes les qualités requises pour la vie dans les îles Ryūkyū au climat chaud et humide !

Fragment de kimono, fin Edo-début Meiji, bashō et katazome (pochoir) à l’indigo, collection Ana Berger, Exposition « Jouy & Sarasa » Crédits : Hélène TREBUCHET.

Les décors obtenus sur ce textile sont riches et variés. Rayures, motifs figuratifs ou abstraits, uni, il y en a pour tous les goûts ! Ses fils peuvent être teintés en brun ou en bleu indigo – les couleurs les plus couramment utilisées – voire même en noir, en vert, en rouge ou en jaune pour les plus riches d’entre eux ! On peut aussi décorer le bashōfu au pochoir, à main levée, ou encore le battre pour obtenir un lustre qui le rapproche de la soie… Le bashō est parfois associé à d’autres matières comme le coton, la ramie ou la soie afin de lui conférer des propriétés que la fibre de bananier n’a pas : être plus souple ou tenir plus chaud l’hiver.

Un petit point historique…

A présent, remontons dans le temps… Avant 1609, les îles Ryūkyū forment un royaume indépendant, le Royaume des Ryūkyū (1398-1879). Le bashōfu est à l’origine destiné au roi et à sa cour, avant que son usage ne se répande peu à peu au sein de la classe guerrière. Outre son usage domestique, le textile en fibre de bananier est aussi utilisé par les chamanes, encore aujourd’hui. Le Royaume des Ryūkyū en envoie aussi lors d’échanges commerciaux et tributaires avec la Chine, bien qu’il ne soit pas le plus prisé. A partir de 1609, après l’annexion du nord et un contrôle renforcé des îles du dus par le fief japonais Satsuma, les échanges tributaires s’orientent alors vers le Japon. La ramie est particulièrement prisée dans ces échanges, qui en monopolisent sa production. Le peuple des Ryūkyū ne pouvant plus se fournir en ramie pour leur usage domestique, il le remplace par le bashōfu à partir du XIXème siècle.

Source initiale et modifiée : Wikimedia Commons (Auteur : Ksiom).

En 1879, les îles Ryūkyū sont annexées officiellement par le Japon. Le gouvernement de l’ère Meiji (1868-1912) tente alors d’assimiler ces îles et d’en éradiquer la culture et la langue. Il s’en est alors fallu de peu pour que le bashōfu ne disparaisse ! En effet, dans les années 1920-1930, le groupe Mingei – un groupe d’intellectuels japonais mené par Yanagi Sōetsu – s’intéresse à ces îles et tente de faire revivre certains de ses artisanats et de ses dialectes. Bien qu’influencé par une vision fantasmée des îles et par les théories orientalistes de leur époque, ce groupe a cependant contribué – entre autres – au revival du bashōfu ! Ce n’est qu’après la Seconde Guerre Mondiale et l’occupation américaine de l’île d’Okinawa (1945-1972), que la production reprend peu à peu avec une femme à sa tête, Taira Toshiko (née en 1920), née à Kijōka, un village de l’île d’Okinawa. Après plusieurs années de lutte pour faire revivre cette tradition, elle est finalement nommée Trésor National Vivant par le gouvernement japonais en 2000 pour sa maîtrise du bashōfu. Ce textile est dès lors reconnu officiellement par l’Etat du Japon en tant qu’artisanat japonais. Cet acte de reconnaissance permet alors sûrement au gouvernement japonais de retrouver son unité perdue, après sa défaite en 1945, et de mettre fin – a priori – à la scission entre le Japon et les Ryūkyū.

Production de fibre de bananier à Okinawa, avant 1946, Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

D’autres femmes dans des îles plus éloignées du Japon, moins connues cependant, continuent à produire du bashōfu aujourd’hui. Pour certaines d’entre elles, cette production est un moyen de revendiquer leur identité Ryūkyū, en opposition à l’île d’Okinawa, dépendant économiquement du Japon, surtout depuis le développement d’un tourisme de masse dans ce « Hawaii japonais », où la culture des îles est devenue un objet de folklore pour les vacanciers…

Le bashōfu est donc un textile riche par sa technique, son histoire ancienne et contemporaine. Il nous apprend beaucoup sur la vie du peuple des Ryūkyū – encore peu étudié aujourd’hui – mais aussi sur la perception que les Japonais et le groupe Mingei ont eu de ces îles. Dans notre contexte actuel où l’industrialisation est à son apogée, la survie d’une production manuelle telle que celle-ci est néanmoins menacée et demande donc une attention particulière… Alors, vous savez ce qu’il vous reste à faire : soutenez l’artisanat !

Pour aller plus loin

Passionnée par ces îles et leurs textiles, Ana Berger a organisé plusieurs expositions à leur sujet. N’hésitez pas à consulter son catalogue d’exposition intitulé Japon Textîle(s) 2016 !

Si le textile japonais (et plus particulièrement le bashōfu) vous émerveille, jetez un œil à l’ouvrage de Thomas Murray, Textiles of Japan : the Thomas Murray Collection. Vous y trouverez des détails en très gros plans de superbes textiles !

Google Arts and Culture a dédié un article à la production de Taira Toshiko.

Afin de mieux visualiser les gestes techniques dans la production de bashōfu, une courte vidéo montre concrètement ces étapes.

Image de couverture : Détail d’un kimono d’enfant, XIXème siècle, îles Ryūkyū, bashō et coton, 106,68 x 93,98 cm, Metropolitan Museum, New York. Domaine public.

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