Les ôtsu-e : imagerie populaire du Japon

Les ôtsu-e ou « images d’Ôtsu » doivent leur nom à Ôtsu, la première ville-étape du Tôkaidô, la célèbre route qui reliait Tokyo à Kyoto. Largement réalisés dans les villes et villages autour de Kyoto, les ôtsu-e ont connu leur heure de gloire entre le XVIIème et le XIXème siècles.

D’après la légende, la création de ces images serait due au peintre Isawa Matabei (1578 – 1650). En réalité, cette légende a pour origine une pièce de théâtre réalisée au début du XVIIIème siècle par le dramaturge Chikamatsu, qui a popularisé cette idée. La véritable origine des ôtsu-e reste obscure mais il existe deux théories. La naissance de ces images peut soit venir d’une migration d’artisans d’images pieuses suite à la séparation de temples par le shogunat, ou bien être due à la répression chrétienne et le besoin de prouver sa foi bouddhique en affichant des images chez soi.

Le miroir de la peinture pour les artisans
Kitao Masayoshi (1764 – 1824), livre xylographique, conservé à la Bibliothèque Nationale de France. Crédits : Caroline D’Hailly.
Démon invoquant le bouddha Amida
Démon invoquant le bouddha Amida, Peinture d’Ôtsu, ère Edo (ca. dernier tiers du XVIIIème s.), encre et pigments sur papier, Collection particulière, Paris. Crédits : Caroline D’Hailly.

Les premiers ôtsu-e étaient des images religieuses telles que la descente du bouddha Amida pour accueillir les morts ou encore la représentation des treize bouddhas, liées à la secte de la Terre Pure qui a développé l’amidisme. Avec le temps, les images se sont diversifiées, représentant les principaux courants bouddhiques, jusqu’à ce que les ôtsu-e deviennent des représentations satiriques et humoristiques. Parmi les thèmes les plus représentés, on trouve le démon habillé en moine, la jeune fille à la glycine ou encore le singe tentant d’attraper un poisson-chat avec une calebasse. Il existe environ une centaine de thèmes. N’hésitez pas à regarder et à choisir votre préféré !

Vers le milieu du XVIIIèmesiècle, des poèmes et des morales s’ajoutent à ces images. Ces morales viennent leur donner un nouveau sens. Par exemple, le musicien aveugle poursuivi par un chien est à l’origine une moquerie envers les musiciens ambulants (zatô) qui exerçaient souvent le métier d’usurier et étaient donc peu appréciés de la population. Mais la phrase « Pourquoi est-il ridiculisé par un chien ? Parce que les yeux de son cœur sont clos » apporte un aspect moralisateur qui transforme l’œuvre.

Triade d'Amida venant accueillir le fidèle
Triade d’Amida venant accueillir le fidèle, Peinture d’Ôtsu, ère Edo (ca. début XVIIIème s.), encre et pigments sur papier, Collection particulière, Japon. Crédits : Caroline D’Hailly.

Ces morales étaient phonétiquement proches de comptines et faciles à mémoriser. Certaines ont même été utilisées dans des livres d’éducation pour enfants !

La modernisation du Japon, au moment de l’ère Meiji (1868-1912), sonne la fin des ôtsu-e. En effet, dès le XIXème siècle, les thèmes sont réduits à une dizaine, mais c’est surtout le chemin de fer qui les achève. Le gouvernement de Meiji supprime le système de double résidence mis en place sous le shogunat Tokugawa et le chemin de fer permet de rallonger les étapes des pèlerinages, supprimant les villes-étapes non-spirituelles qui vivaient du tourisme. Seul Ôtsu qui fait partie des 33 étapes du pèlerinage vers le sanctuaire d’Ise conserve la technique des ôtsu-e. Aujourd’hui il n’existe plus qu’une seule famille produisant ces images.

Musicien aveugle
Musicien aveugle, Peinture d’Ôtsu, ère Edo (ca. début XIXème s.), encre et pigments sur papier, Collection particulière, Paris. Crédits : Caroline D’Hailly.

Contrairement aux ukiyo-e dont l’exportation en Occident a permis la conservation, les ôtsu-e étaient destinés à une clientèle locale et populaire. La rapidité de leur exécution en a donné une image crue et peu raffinée. Pourtant cet art a influencé des peintres comme Tomioka Tessai ou encore le graveur de sceau Nichiden qui cherche à revaloriser ces images dès le début du XXème siècle. C’est Yanagi Sôetsu, le fondateur du mouvement Mingei, qui a permis la sauvegarde de thèmes uniques, comme la représentation de Bodhidharma. Avec la création du Musée des Arts Populaires du Japon en 1936, Yanagi nous permet encore aujourd’hui d’admirer ces œuvres.

Yanagi Sôetsu
Yanagi Sôetsu en 1950. Crédits : Domaine public.

Les images d’Ôtsu ne sont en rien des peintures primitives. Elles dévoilent l’esprit du petit peuple. Ces images allusives et pleines d’humour étaient sans doute l’unique moyen à l’époque pour les gens du commun de critiquer la société.

Yanagi Sôetsu, Propos sur les images d’Ôtsu, conférence radiodiffusée, Kyoto, 18 janvier 1929

Désormais, de nombreux chercheurs travaillent sur ces peintures qui ont failli disparaître face aux ravages du temps. Les ôtsu-e ont réussi, grâce aux recherches du XXème siècle, à obtenir une vraie place parmi les œuvres d’art. L’exposition de la Maison de la Culture du Japon est, d’ailleurs, la première exposition entièrement consacrée aux ôtsu-e en France.

Pour aller plus loin : 

Pour les plus curieux d’entre vous, n’hésitez pas aller faire un tour à l’exposition, très complète, de la Maison de la Culture du Japon avant le 15 juin 2019 !

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