Foujita : Le plus français des peintres japonais

C’est en pleine ère Meiji, dans un Japon nouvellement ouvert au monde, que voit le jour Tsuguharu Foujita (1886-1968). Enfant, déjà il se passionne pour la France et la peinture occidentale, au point d’intégrer le département de peinture à l’huile de l’école des Beaux-arts de Tokyo. Diplômé en 1910, il dira n’avoir retenu de son maitre Kuroda Seiki (1866-1924) que son amour de Paris. Et de fait, Foujita embarque pour la capitale française trois ans plus tard. Il y passera la majeure partie de sa vie, jusqu’à se faire naturaliser français, et baptiser à Reims sous le nom de Léonard Foujita !

Acharné au travail, le peintre produit au cours de sa vie des milliers d’œuvres, dans lesquelles il tache de créer un pont entre la peinture de son Japon natal et les œuvres européennes qui le fascinent. Dans cette volonté de synthèse, il refuse de distinguer l’encre de l’huile, et met au point sa propre technique picturale. Dès la fin des années 1910, Foujita crée à Paris une pâte blanche dont la composition chimique lui permet de peindre à l’huile sur toile tout en traçant ses traits à l’encre de Chine. Du Japon, il souhaite en effet conserver cette ligne calligraphique dans des compositions calmes et souvent dépouillées. De la peinture européenne, il retient le traitement des volumes et de la profondeur, ou encore le nu académique, très présent dans sa production des années 1920. Le nu est pourtant quasiment absent de la peinture japonaise traditionnelle ! L’une des plus célèbres toiles de cette période est sans doute le Nu couché à la toile de Jouy, conservé au Musée d’art moderne de Paris. La référence à l’Olympia de Manet y semble évidente.

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Nu couché à la toile de Jouy, 1922, encre et huile sur toile, Musée d’Art moderne, Paris Crédit photographique : Eric Emo/Parisienne de Photographie

Ce positionnement vis-à-vis de l’Histoire de l’Art occidental marque toute la carrière de Foujita. Contraint de rentrer au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, le peintre est chargé par l’armée d’exalter les vertus héroïques des soldats japonais en représentant les combats. Son style prend un aspect bien différent de celui qu’on lui connaissait dans le Paris des Années folles. Il conserve pourtant une grande liberté plastique et un regard sur la peinture occidentale dans ces œuvres propagandistes, produites pour le gouvernement japonais. Ainsi La Bataille finale à Attu, actuellement visible à la Maison de la culture du Japon reprend exactement la composition créée par Eugène Delacroix (1798-1863) pour sa Bataille de Taillebourg ! Ces toiles présentées à travers l’archipel dans de grandes expositions itinérantes vaudront néanmoins à l’artiste quelques déboires après la guerre. La jeune génération le rend responsable et acteur de la propagande guerrière, lui interdisant toute possibilité de rester vivre au Japon. Alors qu’il souhaite prendre un nouveau départ pour sa terre de coeur, le gouvernement français refusera un temps de lui délivrer son visa en raison de son rôle d’attaché culturel en Indochine. Le rôle de Foujita pendant la guerre reste aujourd’hui encore un sujet controversé, les historiens de l’art peinant à distinguer les obligations qu’a eu le peintre en raison de son statut social, de ses possibles motivations personnelles.

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Chapelle Notre-Dame de la Paix, dite « Chapelle Foujita », fresque de l’abside, Reims, 1963-1966 / Domaine public

Finalement de retour en France dans les années 1950 après un bref exil à New-York, Foujita est naturalisé français cinq ans plus tard. Alors qu’il renoue avec le succès qu’il avait connu dans les Années folles, sa révérence envers la peinture européenne devient patente, à travers notamment une recrudescence des sujets chrétiens. En effet, touché par la grâce lors d’une visite de la Basilique Saint-Rémi de Reims, le peintre est baptisé en 1959 sous le nom de Léonard Foujita. Un possible clin d’œil à un célèbre peintre florentin de la Renaissance? Il s’inspire d’ailleurs en partie de ce dernier dans le chef d’œuvre de la fin de sa vie : la chapelle qu’il fait bâtir à Reims de 1963 à 1966. Celle-ci, entièrement peinte dans la technique italienne de la fresque, offre au spectateur de grandes compositions religieuses qui renouent avec les fonds blancs des années 1920. L’abside de l’une des chapelles latérales représente la Cène sous forme d’hommage à la composition milanaise du célèbre maitre, bombardée pendant la guerre et restaurée en 1954.

Grâce à sa longue carrière, l’extravagant Foujita réussit donc l’exploit paradoxal de s’opposer picturalement aux grands maitres de la peinture occidentale afin de les égaler voire de les dépasser, grâce à un style unique issu de sa culture japonaise. Les précédents peintres japonais à avoir tenté cette synthèse avaient, selon lui, échoué en opposant trop frontalement deux traditions et deux techniques picturales, là où lui parvient à mêler les deux pour créer un style unique ni vraiment japonais, ni vraiment français. Son rôle majeur au sein de l’école de Paris et la notoriété qu’il a connu en France en font pourtant le plus japonais des peintres français! Il meurt d’une tumeur en Suisse à l’âge de 82 ans, et repose dans la chapelle à laquelle il a donné son nom.

 

Pour en savoir plus :

Bibliographie:

  • BUISSON Sylvie, Léonard Foujita-Inédits, Paris, A l’encre rouge. Archives artistiques. Fondation Nichido, 2007.
  • LE DIBERDER Anne, LIOT David, Foujita monumental ! Enfer et Paradis [Exposition. Reims, Musée des Beaux-Arts. 1er avril-28 juin 2010], Paris, Hazan, 2010.
  • LE DIBERDER Anne, BUISSON Sylvie (dir.), Foujita, Peindre dans les années folles, [Exposition. Paris, Musée Maillol. 7 mars-15 juillet 2018], Paris, Culturespaces, 2018.
  • HAYASHI-HIBINO Masatoshi, Tsuguharu Foujita in De Kuroda à Foujita, Peintres japonais à Paris [Exposition. Paris, Maison de la Culture du Japon. 24 octobre 2007-26 janvier 2008], Paris, éd. Fragments International, 2008.

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