La figure du mingqi des Qin (221-206 av. J.-C.) aux Tang (618-907)

Dans l’univers funéraire de la Chine ancienne, le mingqi est un objet d’une importance capitale, tant par son rôle que par sa présence en nombre dans les tombes. En effet, à l’instar des bronzes antiques, cette figure est omniprésent dans tous les musées ayant une collection asiatique mais surtout dans les tombes.

Le terme « mingqi » 明器, peut se traduire de différentes manières. « Qi » 器 désigne un objet ou un ustensile, tandis que « ming » 明 prend la charge sémantique de lumière, brillance ou clarté. Le mingqi pourrait alors être un « objet lumineux », éclairant par sa présence la tombe pour l’éternité, ou bien un « objet pour le lumineux » donc pour le défunt ou bien son âme. «Mingqi» désigne donc strictement tout objet du quotidien ayant été déposé dans la tombe du défunt. Il peut s’agir d’objets ayant appartenu au défunt de son vivant, ou bien ayant été fabriqués spécialement pour les funérailles. Mais l’intérêt se porte plus volontiers vers les mingqi figurant le quotidien. Les fréquentes découvertes de mingqi interrogent sur leur rôle au sein des coutumes funéraires. Le contexte de leur origine permet d’en dégager les caractéristiques, de même que la diversité de leurs formes et leur histoire évolutive.

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Vue de la fosse n°1, Mausolée de Qin shihuang di, Lintong, IIIe siècle av. J.-C. CC 0

Les pratiques funéraires de la Chine pré-impériale sont caractérisées par des dépôts de céramiques, de jades sculptés et de bronzes, mais aussi de nombreux sacrifiés. Épouses, serviteurs, prisonniers, chiens et chevaux accompagnent le défunt royal ou princier. Dès les Royaumes Combattants 战国 (476 – 221 av. J.-C.), les sacrifices humains disparaissent progressivement, au profit de figurines simulacres en bois et en terre, vêtus de matériaux périssables. L’armée en terre cuite de l’empereur Qin Shihuang 秦始皇 (r. 247-210 av. J.-C.) entérine définitivement ce nouvel usage du simulacre en terre. Son mausolée, à Lintong, est entouré de nombreuses fosses dont trois abritent une armée de fantassins, cavaliers, arbalétriers et chars. Même s’il n’a pas hésité à sacrifier les ouvriers de sa tombe, il aurait été fâcheux d’ordonner le sacrifice de pas moins de 8 000 soldats pour son armée. Il était plus aisé de les fabriquer grandeur nature en terre cuite. Peut-on considérer les soldats du premier empereur comme des mingqi ? N’étant pas placés dans sa tombe, ils ne peuvent être strictement considérés comme tels. Mais sachant la nature anxieuse du premier empereur et les nombreuses tentatives d’assassinat dont il a été victime, on peut considérer qu’ils participent de la reproduction de l’univers de l’empereur de son vivant. Ils le protègent.

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Mingqi – Figurines, mausolée de l’empereur Jingdi, Yangling, deuxième mpitié du  du IIe siècle av. J.-C., terre cuite, Xi’an, Yangling Museum CC BY-SA 4.0

Le soldat apparaît comme important. De fait, le soldat devient par la suite un type de mingqi très représenté dans les tombes. Il défend le défunt des agressions extérieures. Sous les Han 汉(206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.), on retrouve des armées entières de fantassins autrefois vêtus de costumes de textile. C’est le cas au mausolée de l’empereur Han Jingdi 汉景帝 (157-141 av. J.-C.) à Yangling. N’atteignant que 60 cm, les mingqi de sa tombe ne sont postérieurs que de 50 ans à l’armée en terre cuite. En outre, c’est aussi dans les fosses qui entourent le mausolée de Lintong que l’on trouve pour la première fois des simulacres d’acrobates et de musiciens, ainsi que d’oiseaux. Ils seraient le reflet des plaisirs et des divertissements que l’empereur s’accordaient. Sans doute les oiseaux participent-ils de l’image d’un jardin de plaisance.

Plus tard, le serviteur occupe une place importante dans la tombe Han, au côté des figurines d’acrobates, mais aussi de musiciens, et danseurs. Il s’agit là de recréer un univers de cours. C’est également sous les Han orientaux 东汉(25 – 220) que semblent apparaître fréquemment des modèles réduits d’architectures. On les soupçonne néanmoins d’être déposés dans les tombes dès les Zhou 周 (1 050 – 221 av. J.-C.). Ces modèles réduits reprennent des architectures fortifiées, habités de gardes armés et de personnages flânant. Ce sont des tours de guet, des greniers à grains, des fermes, des pavillons d’habitation, mais ce qui frappe c’est leur aspect défensif. C’est une image du climat tendu de l’époque des Han orientaux où les riches propriétaires terriens spéculent sur la rente de leurs terres, au détriment des petits paysans. C’est aussi l’occasion pour les artisans de représenter les animaux de la ferme. La période de morcellement de la Chine s’accompagne de nombreuses influences étrangères en réaction à l’apparition du phénomène des « routes de la soie ». Cette influence étrangère culmine sous le règne de la dynastie Tang 唐 (618-907). Elle apporte de nouveaux types de mingqi appartenant à l’univers des caravanes. On trouve des chameaux, des caravaniers aux longs nez, des cavaliers – disparus dans les tombes depuis les Qin 秦 -, des joueuses de polo. Le polo est en effet un jeu qui se répand à travers toute l’Asie centrale. C’est aussi l’apogée d’une culture de cour et apparaissent alors des figurines de belles dames, richement apprêtées et vêtues – comme la Dame au chignon du Musée Guimet.

L’utilité du mingqi procède donc d’une croyance en une vie de l’âme après la mort. L’homme possède une âme hun 魂et une âme po . La première doit s’élever jusqu’au séjour des morts, la seconde reste dans le royaume des hommes, là où reposent ses restes. Cette croyance semble très ancienne puisque dès le Néolithique, les hommes prennent soin d’enterrer leurs morts avec de luxueux objets. En effet ces objets luxueux doivent servir au mort d’une manière ou d’une autre. N’ayant pas de confirmation par les écritures en ce qui concerne les périodes néolithiques, il est clair que dès la période impériale, le mingqi existe pour recréer le monde des vivants dans la tombe, à l’usage de l’âme du défunt. A l’origine, les sacrifiés accompagnent le défunt dans sa tombe pour recréer un environnement social. Les mingqi remplissent le même rôle. Plusieurs hypothèses permettent d’expliquer ce changement. L’une d’elles interpelle sur les pertes du clan en termes de capitaux. Un serviteur est une force de main d’œuvre, il fait partie du patrimoine du clan. Le sacrifier représente une perte de temps et d’argent.
Pour ne pas que l’âme po hante sa famille, elle ne doit pas se rendre compte qu’elle est morte, détachée de son corps, dans une tombe, donc c’est important de recréer son lieu de vie dans la tombe. Les serviteurs doivent continuer à servir leur maître, les danseurs et musiciens doivent continuer à le divertir, les gardes armés se doivent de le protéger. On va donc aussi intégrer dans la tombe des instruments de musiques, des plateaux de jeu, de la nourriture, des textes littéraires. Tout doit permettre à l’âme de continuer à vivre comme elle le faisait auparavant.

L’usage des mingqi comme substitut funéraire décline dès le IXème siècle où ils se font plus rares dans les tombes. Peu à peu, les coutumes funéraires évoluent. Sous les Song (960 – 1279), les Yuan  (1279-1368) et les Ming 明 (1368-1644), on trouve encore quelques productions, notamment pour les tombes impériales et princières. Mais la tendance va vers un remplacement du mingqi de terre cuite par des sculptures, des bas-reliefs. Leur succèdent aussi les peintures murales funéraires en particulier sous les Liao  (907-1125) puis sous les Yuan dans les tombes les plus riches. Les personnes dépeintes représentent toujours la vie et ses plaisirs du temps du vivant du défunt. De manière générale on préfère brûler quelques papiers inscrits en guise d’offrande. Si au nord, le dépôt de mingqi se perd ; paradoxalement, cette pratique gagne du terrain dans le sud de l’empire. Cependant, la typologie est réduite et les objets sont très standardisés. Dans les périodes les plus récentes l’utilité des mingqi semble avoir été oubliée.

 

Bibliographie :

  • BEGUIN, Gilles, Le petit peuple des tombes, Paris : Paris musées, 2010, coll. « Petites capitales », 71 p.
  • BENN, Charles, Daily Life in traditional China. The Tang dynasty, Londres : Greenwood Press, 2002, 317 p.
  • ELISSEEFF, Danielle, Art et archéologie : du Néolithique à la Fin des Cinq Dynasties (960 de notre ère), Paris : Editions de la Réunion des musées nationaux, 2008, coll. « Manuels de l’Ecole du Louvre », 381 p.
  • ELISSEEFF, Danielle et Vadime, La civilisation de la Chine classique, Paris : Arthaud, 1979, coll. « les Grandes civilisations », 629 p.

 

Photo de couverture : Figurines – mingqi, Han occidentaux (25-220), terre cuite polychrome, Musée national des arts asiatiques – Guimet CC BY-SA 2.0

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