Le Japon : pays d’artisans

Enseigner, entraîner, réaliser, montrer et exposer. Voici les principales tâches d’un artisan reconnu Trésor National Vivant au Japon. Et un bien beau titre quand on y pense … Parce qu’il a de l’or dans les mains, l’homme devient trésor par la qualité de sa technique. Dans les faits cette majesté est aussi une lourde tâche. Vous et moi nous étions quittés la dernière fois sur le pas d’un atelier d’imprimeur d’estampe au XIXème siècle. Mais comme l’artisanat c’est mon dada (#RimeRiche), je suis ravie de vous retrouver dans le Japon contemporain pour causer statut de l’artisan, dignité du travail manuel et shokunin kishitsu (bear with me for translation).

 

Protéger légalement le statut des artisans

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Scène de forge, estampe tirée d’un livre de l’époque Edo, Musée d’ethnographie de Neuchâtel, Suisse. Wikimedia Commons.

Un peu d’histoire d’abord. Parce que si aujourd’hui ces artisans-trésors existent, il est intéressant de comprendre pourquoi et comment leur statut est né, mais surtout comment le monde du travail artisanal au Japon a survécu à l’industrialisation ultra-rapide lors de sa réouverture à la fin de l’époque Edo et durant l’ère Meiji, de 1880 à 1980. Pour étudier cela je me suis fondée sur l’étude de Damien Kunik De l’objet manufacturé au patrimoine matériel : de la valeur de l’artisanat dans le Japon moderne.

Remontons un peu dans le temps… Nous sommes à l’époque Edo. Les villes s’étendent, le monde marchand est florissant et la bourgeoisie prospère. Mais le Japon, resté si longtemps fermé sous les Tokugawa, s’ouvre dans les années 1880 et voit arriver de nouvelles technologies et esthétiques venues d’Europe et s’en imprègne.

La première prise de conscience d’un patrimoine identitaire japonais date des années 1920, qui voient la naissance d’un mouvement de défense des arts populaires mené notamment par Yanagi Muneyoshi. Cette première pierre concerne surtout le monde rural mais permet de bâtir un premier discours autour du « génie national japonais ».

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Affûteur travaillant sur un sabre, 1915, Elstner Hilton. Wikimedia Commons.

Cela s’institutionnalise après la restructuration gouvernementale de 1925 et l’influence du ministère du commerce et de l’industrie qui marque la séparation entre les domaines des Beaux-Arts et de l’artisanat. Et là je sais, vous vous dites que ça commence à devenir ennuyeux … mais pas du tout ! Cette restructuration permet de mettre les artisans en contact avec des clients, revalorisant ainsi leur savoir-faire mais aussi l’aspect fonctionnel des techniques tout en leur trouvant une nouvelle place dans l’océan des marchés modernes. D’autre part, notons qu’à cette période, des créateurs occidentaux s’intéressent aux formes et aux techniques japonaises.

Enfin, et pour en finir avec l’aspect nomenclature de la chose, c’est dans le Japon d’après guerre qu’est fixée la notion « d’artisanat d’art » comme cela a pu déjà avoir lieu en Angleterre avec les Arts&Crafts. En 1950 la loi de préservation du patrimoine culturel marque la distinction entre patrimoine culturel matériel et immatériel. Ce dernier est divisé en deux catégories : les arts de la scène d’un côté, et les techniques artisanales de l’autre :

« La loi prévoit de protéger les compétences humaines permettant la transmission de connaissance et la reproduction d’un nombre […] de savoirs considérés comme historiquement et culturellement important. »

Et le voilà notre fameux statut de Trésor National Vivant : « les conservateurs […] d’un patrimoine culturel précieux […] sélectionnés pour leur haut degré de maîtrise » ont désormais la « garantie financière de pouvoir exercer et transmettre leurs connaissances aux générations futures ». Enfin, « ce n’est pas la production de l’artisan qui est valorisée, mais bien sa maîtrise technique et son aptitude à la transmettre dans le temps. » Si c’est pas beau ça #Transmission #PourLaBeautéDuGeste.

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Vitrine d’outils au Takenaka Carpentry Tools Museum de Kobe, illustration de la volonté de sauvegarde des savoir-faire manuels. Wikimedia Commons.

À la suite de cela de nombreuses initiatives de promotion de l’artisanat vont naître, que ce soit sous forme d’associations, d’expositions temporaires ou d’aides financières.

De nos jours, il existe huit catégories dans lesquelles on peut nommer des Trésors Nationaux Vivants : céramique, textile, laque, métal, fabrication de poupées, travail du bois, fabrication du papier et artisanats divers.

Alors je vous l’accorde, jusque là ça fait un beau charabia administratif. Mais au-delà de ces cadres beaucoup d’artisans, et notamment ceux des dernières générations, ne cherchent pas à se faire reconnaître de façon institutionnelle et pas uniquement pour la reproduction et la transmission des gestes. Il préfèrent revendiquer leur indépendance et leur originalité et se font connaître sur les réseaux parallèles que peuvent être les foires, les marchés et les galeries par exemple.

En bref, qu’il soit bien encadré ou plus anarchique,  l’artisanat au Japon est bien vivace !

 

Au-delà de tout cadre : la notion « d’esprit de l’artisan »

Et si ces réseaux parallèles fonctionnent aussi bien, et si les Trésors Nationaux Vivants continuent d’être nommés, c’est parce qu’il semble que le Japon reconnaît une véritable dignité du travail manuel par son histoire, sa culture et son imaginaire collectif, et notamment par le shokunin kishitsu, l’esprit de l’artisan.

« Shokunin kishitsu » n’est pas facile à traduire … Le « shokunin » est l’artisan qualifié respecté pour sa grande maîtrise technique et qui se voue à son art. L’esprit de l’artisan est dans l’application qu’il met à sa tâche, sa concentration, son attention au détail, la fierté et la dignité silencieuse de l’exécution du geste. Il est aussi dans l’humilité de la connaissance et du respect de la matière et de la nature.

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La main, l’outil et la matière. Il me semble qu’il y a là une beauté et une tranquillité très forte. Takenaka Carpentry Tools Museum de Kobe. Wikimedia Commons.

Dans le documentaire de la BBC The Art of Japanese Life, le maître charpentier Yoshiaki Nakamura nous parle de son métier. Et il est frappant de voir jusqu’où est poussée cette philosophie du bien faire, de l’éthique et du respect, et ce jusque dans l’utilisation des outils et bien sûr par la façon dont sont formés les apprentis. En cinq ans, ils apprennent les techniques mais reçoivent aussi cette éthique, en prenant soin de l’atelier par exemple. Il n’y a pas de petites tâches.

Et il est intéressant de voir qu’au-delà du monde de l’artisanat et du travail manuel, on peut retrouver ce shokunin kishistu dans la vie quotidienne, évoquant ainsi le dévouement et la présence accordée à une tâche quelle qu’elle soit. Dans la culture japonaise, on retrouve cet état d’esprit sous différentes variations, que ce soit dans le suicide rituel des samouraïs ou dans l’ultra-ponctualité du réseau ferroviaire !

Le travail manuel est une chose merveilleuse et il y aurait encore bien des choses à dire sur l’artisanat et toute sa symbolique dans notre monde moderne. Mais je vais m’arrêter là, et une démonstration valant mieux qu’un long discours, je vous laisse sur quelques recommandations afin que vous puissiez voir des maîtres à l’œuvre et les entendre parler de leur art.

 

Pour aller plus loin :

  • Vidéos en anglais :
    • « The Living Treasure of Japan » de National Geographic réalisé en 1980. On peut voir toutes sortes d’artisanats de la poterie à la pêche en passant par la peinture de poupées, mais je vous avoue avoir été soufflée par la partie sur les marionnettes de bunraku à partir de 19:25.
    • « The Art of Japanese Life » sur BBC4. Pas visible en entier depuis la France mais des clips sont disponibles, et notamment celui sur le maître charpentier Yoshiaki Nakamura.
    • Une courte interview montrant le chef cuisinier de sushi Jiro.
    • Et enfin la petite série de vidéos très belles sur des artisans de Kyoto : Kyoto Craftmanship.
  • Vidéo en français : un court reportage de la chaîne J-One.
  • A lire :

 

Image de couverture : Potier, 1904, Miscellaneous Items in High Demand, PPOC, Library of Congress. Wikimedia Commons.

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