Les lettrés chinois, une classe d’intellectuels

D’après le Cihai 辞海, dictionnaire encyclopédique (éd. 1979), le terme wenren 文人, par lequel on désigne aujourd’hui le lettré en chinois, est une personne versée dans l’étude et la lecture possédant des qualités idéales ainsi qu’un caractère moral.

La nature du lettré

Dès le VIe siècle avant notre ère, avec le personnage de Confucius, apparaît la notion de l’« homme de bien »junzi 君子, soulignant ainsi la notion d’être humain accompli. L’Homme peut notamment prétendre à cette élévation par l’étude des textes classiques. Cette éducation reste toutefois, à cette époque, l’apanage d’une élite.

En s’appuyant sur les textes et les peintures existantes, la figure du lettré existe depuis le IIe siècle avant notre ère, période durant laquelle règne alors l’empereur Han Wudi 汉武帝 (r. 140-87 avant notre ère), qui adopte le confucianisme en tant que doctrine d’état. Il prône le respect des rites et la droiture morale, et rallie à lui les lettrés. C’est également à cette époque que se met progressivement en place un système d’examens fondé sur l’étude des Classiques, afin de recruter des fonctionnaires non pas selon leur origine sociale, mais d’après leurs connaissances. Ce système se fige sous les Sui 隋 (518-619) et perdure jusque sous la dernière dynastie, celle des Qing 清 (1644-1911).

Ainsi le lettré étudie les textes confucéens, la philosophie et cultive ses qualités. Mais il peut aussi pratiquer la musique, la calligraphie et la poésie — disciplines auxquelles se rajoute plus tardivement la peinture. Toutefois, l’image du lettré n’est pas obligatoirement liée au confucianisme ; beaucoup trouvent satisfaction dans le taoïsme, et plus tard dans le bouddhisme.

Une des premières et des plus célèbres représentations de lettrés sont les « Sept sages de la forêt de bambous », elle nous permet d’imaginer ce qui alors caractérise l’art de vivre de ces intellectuels. En effet, elle illustre l’histoire de sept lettrés, auteurs et amateurs de musique vivant à Luoyang durant la période des Trois Royaumes 三国 (220-265). Ces hommes se retrouvent aussi souvent que possible à Shenyang, dans le Henan, où l’un d’eux emménagea, afin de s’entretenir de divers sujets, boire, écrire de la poésie ou encore jouer de la musique.

7 sages forêt de bambous (extrait)
Les sept sages de la forêt de bambous, Zhulin qixian 竹林七贤, tombe de la fin du IVe – début du Ve siècle, briques, estampage d’un relief mural recomposé d’après une peinture (détail), Nankin. Image : CC Ismoon.

Ces escapades dans la nature leur permettent surtout d’échapper aux pressions de la vie régie alors par la rigidité confucéenne, et que traduisent les portraits aux postures détendues des sept hommes. On trouve fréquemment en peinture des scènes de lettrés se rencontrant dans la nature. Ces réunions, entre personnes cultivées, étaient propices aux discussions dites puresqingtan 清谈dont sont bannies toutes questions relatives à la politique.

La poésie, transcription des émotions

Bien que la poésie ne fasse pas partie de la préparation aux examens, son étude en demeure essentielle et constitue la « plus haute expression du wen », écrit Liu Xie 刘勰 (vers 465-521)  auteur d’un ouvrage majeur sur l’esthétique de la littérature. Elle reste un moyen privilégié pour y exprimer ses émotions, une pensée, un avis.

En 353, le calligraphe et poète Wang Xizhi 王羲之 (303-361) se réunit avec quarante-et-un de ses amis lettrés dans un jardin près de Shaoxing dans le Zhejiang à l’occasion de la fête du printemps. Durant cette journée ils composèrent des poèmes, burent du vin et jouèrent de la musique. Le jeu était de s’asseoir sur un banc le long d’une rivière où ils attendaient qu’une coupe de vin, posée par des serviteurs sur une feuille de lotus, s’arrête devant l’un d’eux. Le désigné était dans l’obligation de boire la coupe et de composer un poème durant un temps imparti. À la fin de la journée, trente-sept poèmes furent écrits. Wang rédigea alors, sous le coup d’une inspiration soudaine et en un seul élan la préface du Recueil du pavillon des Orchidées, Lantingji 兰亭集, – du nom du lieu. Elle exprime la beauté du paysage alentour et le caractère éphémère de l’existence.

La préface est célébrée, en son temps et par la suite, pour la spontanéité avec laquelle elle fut rédigée, et pour la transcription des émotions du calligraphe, autant dans le fond que dans la forme. Le plus notable toutefois est la calligraphie du caractère zhi , tracé d’autant de manières différentes qu’il apparaît, soit vingt fois, témoignant de la grande maîtrise de Wang dans l’art de la calligraphie.

L’Histoire nous permet de retracer le dernier possesseur du recueil avant sa disparition : l’empereur Tang Taizong 唐太宗 (r. 626-649), qui se serait fait inhumer avec. Ce dernier a cependant rendu possible le passage à la postérité de ce texte par le moyen de la copie sur papier et sur pierre en de nombreux exemplaires. La plus acclamée reste celle de Feng Chengsu 冯承素 (617-672).

Feng Chengsu
Feng Chengsu 冯承素 (617-672), Préface au recueil du pavillon des Orchidées, entre 627 et 650, encre sur papier, style cursif, 24,5 x 69,9 cm © Musée National du Palais, Taipei.

Il a su reproduire la spontanéité du trait de Wang Xizhi, véhicule de ses émotions. Approche que Su Shi va promouvoir dans la peinture, activité requérant également l’usage des « quatre trésors du lettré » wenfang sibao 文房四宝 que sont le papier zhi , l’encre mo , le pinceau bi 笔 et la pierre à encre yan .

La peinture lettrée

南宋 马远 雪履观梅图轴
Ma Yuan 马远(v. 1160/65-1225), Apprécier la beauté des pruniers en fleurs dans la neige 雪履观梅图, encre et couleurs sur soie, 16,3×100,9 cm, rouleau vertical, © Musée de Shanghai.

Durant la période des Trois Royaumes et des Six Dynasties 魏晋南北 (220-589) émerge une peinture lettrée dont la place se fait progressivement l’égale de la poésie. Ouyang Xiu 欧阳修 (1007-1072) – calligraphe, poète et auteur d’origine modeste qui parvient grâce aux examens au poste de fonctionnaire – considère qu’un bon poète se doit d’être un bon peintre.

C’est sous la dynastie des Song du Nord 北宋 que Su Shi 苏轼 (1036-1101), calligraphe, poète, penseur, théorise la pensée des lettrés prônant une liberté dans l’expression personnelle à l’image de la calligraphie de Wang Xizhi que nous avons vu précédemment ; de même, la peinture peut se réaliser avec les amis, lors de réunions intimes et que l’on peut offrir au sein de ce même cercle. La représentation du lettré marchant dans la nature devient récurrente.

Les sujets toutefois se diversifient et sous la dynastie mongole des Yuan (1271-1368) apparaît une liste dressée par Tang Hou 湯垕, théoricien de l’art, dans son ouvrage sur la peinture, Hua lun 画论 :

“[…] 山水墨竹,梅籣,枯木,奇石,墨花,墨禽等,游戲翰墨,高人勝士,寄興冩意者

« […] les paysages, les bambous, les pruniers en fleurs et les orchidées, les arbres sans feuilles, les rochers étranges, les fleurs, les oiseaux, etc., jouant avec le pinceau et l’encre, l’homme élevé et le lettré supérieur s’attachent à promouvoir l’expression des idées. »

Wang Yuan
Wang Yuan 王渊 (actif 1310-1350), Bambou, rocher et oiseaux 竹石集禽图, daté 1344, encre sur papier, 137,5×59,4 cm, rouleau vertical, © Musée de Shanghai.

C’est également durant cette dynastie que le thème traditionnel des quatre plantes nobles – prunier en fleur, orchidée, chrysanthème et bambou, associées aux quatre saisons – rejoint le répertoire général de la peinture lettrée.

Les mongols écartent alors du pouvoir les intellectuels chinois – avec quelques exceptions , tel Zhao Mengfu 赵孟俯 (1254-1322) – constituant une menace potentielle pour le pouvoir étranger se mettant en place ; nombreux aussi sont ceux qui refusent de servir la nouvelle dynastie. Ils se consacrent alors à leurs activités, cultivant particulièrement la peinture.

De retour dans les strates du pouvoir avec l’établissement des Ming 明 (1368-1644), les lettrés sont alors enrichis des oeuvres des maîtres de la dynastie précédente et commencent à considérer la peinture lettrée en tant que style. Une tradition picturale lettrée émerge alors, avec l’apparition de différentes écoles de peinture suivant les styles et localisations géographiques de ces groupes.

De même, alors que la peinture lettrée est l’apanage à ses débuts d’une minorité éduquée, réalisée et appréciée dans des cercles intimes, celle-ci se théorise, avec Su Shi dans un premier temps, et se répand dans les différentes strates de la société. Des ouvrages comme le Précis de peinture du jardin grand comme un grain de moutarde, Jieziyuan huazhuan 芥子园画传, proposent des modèles d’arbres, de fleurs, de personnages, etc., s’inspirant de la peinture de Su.

Mustard Seed Garden
Xu Wei 徐渭 (1521-1593), Arbre, bambou et rocher d’après Su Shi, encre sur papier, 24,4×30 cm, Précis de peinture du jardin grand comme un grain de moutarde, (éd. 1679),© Metropolitan Museum of Art, New York.
Du Jin
Du Jin 杜堇 (v. 1465-1505), Apprécier les antiquités 玩古图, encre et couleurs sur soie, 126,1×187 cm, rouleau vertical, © Musée National du Palais, Taipei.

Un autre changement important se fait également dans la classe des lettrés : avec Zhao Mengfu s’affirme le guyi 古意, ou « goût de l’antique ». En peinture cela se traduit par la copie de style et la référence de peintures des anciens maîtres. Paradoxalement, on apprécie la référence mais celle-ci devient remarquable lorsque le peintre réussit par son style propre à la retranscrire. En parallèle, se développe un savoir d’amateur, ainsi qu’un goût de la collection d’objets antiques tels que les bronzes ou les jades des anciennes dynasties Shang (1550-1050 avant notre ère) et Zhou (1050-221 avant notre ère), pratique intégrée à la définition du lettré, vu comme un connaisseur et appréciant les objets pour leur valeur esthétique. L’image du lettré s’associe alors à celle du collectionneur.

Ainsi, une première peinture lettrée se définit en fonction de la classe sociale intellectuelle la pratiquant, privilégiant l’expression des émotions. Elle évolue par la suite jusqu’à devenir sous les Ming une tradition stylistique picturale dont se font porteuses diverses écoles.

La notion de lettré a quelque peu évoluée en fonction des contextes politiques. Bien qu’une définition soit donnée au début de l’article, il n’en existe pas de précise sur laquelle s’appuyer dans les textes anciens chinois. Toutefois le terme désigne des personnes relevant d’une classe d’intellectuels versés dans la poésie, la calligraphie, la musique ou la peinture, puis dans la recherche d’objets à l’esthétique raffinée, nourrissant leurs talents par l’étude et lors de rencontres. 

L’influence des lettrés marque durablement l’histoire de la peinture en Chine, mais aussi celle de ses voisins, dont la Corée – où ils sont désignés par le terme « muninhwa 文人畵 » – et le Japon – « bunjinga 文人画 ».

Pour en savoir plus :

  • BUSH S., The Chinese Literati on Painting : Su Shih (1037 – 1101) to Tung Ch’i-ch’ang (1555 – 1636), Hong Kong, Hong Kong University Press, 2012.
  • VANDIER-NICOLAS N., Peinture chinoise et tradition lettré : Expression d’une civilisation, Fribourg, Office du Livre S.A., 1983.

Pour approfondir différents aspects de la culture des lettrés :

  • DESROCHES J.-P., Les trésors du lettré : objets de la Chine Impériale [Exposition.Paris, Musée des arts asiatiques-Guimet. 1993] Paris, Réunion des musées nationaux, 1993.
  • BAUD-BERTHIER G. (dir.), Le jardin du lettré : Synthèse des arts en Chine [Exposition. Boulogne-Billancourt, Musée Albert Kahn. 11 mai au 17 oct. 2004], Besançon, les Éd. de l’Imprimeur, 2004.
  • DELACOUR C., Rochers de lettrés : itinéraires de l’art en Chine = 石境中国艺术之微妙玄通, [Exposition.Paris, Musée des arts asiatiques-Guimet. 2012] Paris, Réunion des musées nationaux, 2012.

Actuellement au musée Cernuschi se tient une exposition autour du parfum qui aborde le raffinement de l’encens parmi les lettrés :

  • LEFEBVRE E. (dir.), Parfums de Chine, la culture de l’encens au temps des empereurs [Exposition. Paris, Musée Cernuschi. 9 mai – 26 août 2018], Paris, Paris-Musées, 2018.

Image de couverture : Song Huizong 宋徽宗 (1082-1135), Réunion de lettrés 文會圖 (détail), encre et couleur sur soie, 184,4 x 129,3 cm, © Musée National du Palais, Taipei.

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