Balade dans les monts Guan avec Guan Tong

‘‘Les rochers de Guan Tong sont solides et denses, les arbres sont beaux et luxuriants, les pavillons ont une élégance classique et les personnages sont paisibles et sereins.’’ 

Guo Ruoxu, Dynastie Song, Connaissances sur la peinture (Tuhuajianwenzhi 图画见闻志)

Cette citation tirée de l’ouvrage du critique d’art Guo Ruoxu est probablement la meilleure façon d’introduire l’art de Guan Tong (906-960 AD). Commençons !

 

Guan Tong, peintre de paysage

Guan Tong (关仝) est un peintre originaire de Chang’An (长安) (Xi’An (西安) aujourd’hui) vivant pendant la période des Cinq Dynasties (907-960 AD). Il est le disciple de Jing Hao et est un étudiant assidu et passionné. En effet, une anecdote le décrit comme ‘‘étudiant assidu au point de perdre l’habitude de manger’’, apparemment rassasié de nourriture intellectuelle ! Les peintures qui lui sont aujourd’hui attribués sont rattachées à l’école de peinture Guan (Guanjia 关家), qu’il a fondée. Durant sa vie, Guan Tong voyage principalement dans la région montagneuse du Shaanxi (陕西) dont les paysages se reflètent aujourd’hui encore dans ses peintures…

En Chine, la peinture de paysage, appelée Shanshui (山水, montagne et eau), représente le lien entre l’Homme et la nature, un idéal très présent dans la pensée chinoise. La peinture que nous étudierons ici le poursuit également, illustrant cette idée dans son ensemble. C’est un travail long et fastidieux, chaque détail devant contenir l’idée de croissance de la vie. C’est souvent le thème des montagnes et de l’eau qui est choisi par les peintres, ces deux éléments synthétisant la Nature avec un grand N à eux seuls, mais sans pour autant que les autres éléments de la peinture soient traités avec moins de finesse ! La peinture de paysage revêt donc une immense importance, et permet de plus par sa contemplation de s’éloigner du monde réel pour entrer dans un état de méditation intense. Ainsi en parcourant cette peinture et cet article, vous vous éloignerez peut-être vous aussi de la poussière du monde matériel…

 

Le rouleau Voyageant dans les montagnes

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Guan Tong, Voyageant dans les montagnes, Cinq dynasties (907 – 960), rouleau vertical, encre sur soie, 144x56cm, National Palace Museum, Taipei

Dans ce rouleau exceptionnel par l’étendue du paysage dépeint, rendu à travers une structure panoramique (Quanjing 全景), ce qui nous frappe en premier est la montagne imposante au deuxième plan de la composition. Cette montagne, représentée pendant le crépuscule d’un jour d’automne, ressort singulièrement et de façon dynamique grâce aux détails qui l’élancent vers le haut, comme par exemple les rochers dans la partie centrale qui lancent le regard vers la partie supérieure. Allez-y, regardez!

D’ailleurs, observons la partie supérieure d’un peu plus près… La montagne se fait déjà plus massive. Toutes les formes du rouleau sont dessinées par une ligne de contour très forte, qui est plus évidente dans la montagne : ces lignes énergiques aiguisent la stabilité de la montagne. Après avoir défini ces lignes, l’artiste rend la véritable solidité de la montagne et ses nuances à travers l’application d’une encre plus diluée. Le risque de cette technique est que la montagne peut générer une sorte de constriction chez le spectateur, mais ce n’est pas l’impression qu’on a quand on voit ce rouleau, et on aurait même au contraire envie de se promener dans cette étendue pour le découvrir dans ses parties plus secrètes. Toujours prêts à me suivre ? Guan Tong est parvenu à cet effet grâce au fleuve qui s’écoule, suivant un parcours en zigzag à côté des brumes repoussant la montagne à l’arrière-plan, donnant un aspect d’espace ouvert au rouleau.

Vous remarquerez que cette montagne, à l’exception de quelques rares arbres, est d’ailleurs toute chauve ! En ce qui concerne les arbres, ils sont un détail auquel Guan Tong accorde beaucoup d’attention. Dans la hiérarchie des éléments de la peinture de paysage, les arbres ont une grande importance et ce rouleau nous le montre bien. Les arbres présentés par ce rouleau sont très détaillés, ce qui lui donne d’autant plus de valeur aux yeux des promeneurs que nous sommes. Le rouleau ne présente pas des étendues feuillues, mais des arbres singuliers et très individualisés. Même dans la partie sous le pic central au loin, on peut distinguer le profil de l’arbre. Plus on s’approche du premier plan, plus les détails émergent. Déjà, dans les deux rochers près du pont, on peut distinguer les feuilles, puis dans le premier plan la représentation est plus détaillée, toujours plus vibrante et vivante.

Sous la montagne principale, toute petite, on peut voir un monastère composé de plusieurs pavillons dont les toits sont très typiques des bâtiments religieux. Cette architecture témoigne de l’élégance classique, d’autant plus élégante par la discrétion dont elle fait preuve, cachée au milieu de la nature. La montagne qui l’entoure et les rochers qui le cachent suscitent une fascination chez le spectateur, une envie de découvrir ce qui se passe hors de notre portée.

La simplicité de la vie dans la montagne s’exprime dans l’image du village au premier plan où des personnes boivent du thé, d’autres rentrent au village, des enfants jouent et il y a des animaux comme des poules, des chiens, des mules et même une porcherie. Une scène bucolique à laquelle on pourrait souhaiter prendre part… Hors du village, la vie se passe sur les sentiers battus avec quatre voyageurs dont deux rentrent vers le village et deux autres vont vers le monastère. Un porteur est représenté sur le pont qui est l’unique lien entre les deux berges du fleuve, et qui nous permet de passer d’une berge à l’autre.

Le souhait de l’artiste ici semble être de produire une émotion, un effet dans le regard du spectateur. Cette émotion se découvre au fil du rouleau, en voyageant à travers sa propre sensibilité esthétique, éveillée çà et là par la grandeur de la montagne, la beauté des arbres, la vitalité des personnages et le mystère du monastère. Ce rouleau est un superbe exemple de la production du maître Guan Tong, qui aura influencé les générations futures des peintres de paysage, jusqu’à nos jours.

 

Bibliographie :

James CAHILL, etc., Three thousand years of Chinese painting, Beijing, New Heaven, Yale University Press, 1997.

Zehou LI, La via della bellezza. Per una storia della cultura estetica cinese, Torino, Giulio Einaudi editore, 2004

陈祥云, 关仝与‘‘关家山水’’,  吉林日报, 2010

文陈璐, ‘‘关山行游图’’ 浅析关仝的山水画, 湖南师范大学, 2015

 

Pour aller plus loin : 

Pour une plongée au coeur de la pensée taoïste qui sous-tend la peinture chinoise de paysage, Tokonoma vous recommande la lecture de l’excellent livre de François Cheng, Le vide et le plein : le langage pictural chinois, Paris : Editions du Seuil, 1979.

 

Davide Carnicella

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. turandoscope dit :

    A reblogué ceci sur Turandoscopeet a ajouté:
    Vous souvenez-vous de mon article sur la peinture comme moyen de méditation. Il est temps de creuser la question avec ce très bel article de Tokonoma. Bonne lecture !!

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    1. Davide Carnicella dit :

      C’était très gentil! Merci beaucoup de votre partage! 🙂

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