Dans la « Famille verte », je voudrais des céramiques…

En ce moment sont exposées, dans les salles du musée Cernuschi, de très belles céramiques chinoises provenant du legs Jacques Touron fait en 2017. Elles se caractérisent par leur appartenance aux céramiques dites de la « famille verte », une production chinoise particulière s’inscrivant dans une période bien précise. Nous vous proposons ici d’en découvrir un peu plus à leur sujet à travers un choix de trois céramiques que vous pouvez retrouver dans l’exposition !

Le terme de « famille verte », à l’origine français mais aussi adopté dans les pays anglophones, a été donné par Albert Jacquemart (1808-1875) en 1862 dans son ouvrage Histoire artistique, industrielle et commerciale de la Porcelaine. Il est tout simplement dû à la prédominance d’émaux verts, issu du carbonate de cuivre, pour le décor, et qui sont cuits dans un deuxième temps à une température de 800°C.

Les pièces de cette famille datent principalement de la fin de l’ère Kangxi (r. 1662-1723), période durant laquelle elles connaissent leur apogée car appréciées de l’empereur ; cependant, leur production, de qualité moindre, est de nouveau effective au XIXe siècle, alimentant les marchés d’exportations.

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Fontaine, céramique, Jingdezhen, entre 1685-1722, Musée Cernuschi

Les fours impériaux de la ville de Jingdezhen, dans la province du Jiangxi, produisent alors pour la cour, mais également pour le marché intérieur et extérieur. Si beaucoup de pièces, spécifiquement destinées au marché européen, se distinguent par des formes et parfois des motifs occidentaux de la production locale chinoise  répondant ainsi aux besoins et aux goûts étrangers, comme cette fontaine  certaines sont autant appréciées sur les deux marchés.

Toutefois, bien que les formes s’inscrivent dans une tradition occidentale, le décor s’inspire principalement de l’iconographie chinoise.

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Potiche, céramique, Jingdezhen, entre 1685-1722, Musée Cernuschi

En atteste la potiche représentant une scène de femmes et d’enfants en extérieur, au-dessus desquels virevoltent des papillons hudie 蝴蝶 – le hu étant parfois lu fu dans certains dialectes , pouvant signifier l’accumulation (die 耋) du bonheur (fu 福). Sur le col de la potiche se déroulent d’autres symboles appartenant aux « Huit trésors », dont on voit ici un carillon de pierre qing , homophone de qing 慶 (célébrer). Les jeux sur les homophones sont courants dans la langue chinoise.

Les appréciant davantage pour leurs qualités décoratives, le public européen reste hermétique à la signification première de ces céramiques chinoises, si ce n’est les grands collectionneurs, comme Ernest Grandidier (1823 – 1912), qui s’y intéressent de près !

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L’immortel Lü Dongbin, céramique, Jingdezhen, entre 1685-1722, Musée Cernuschi

À l’exemple également de la statuette de l’immortel Lü Dongbin, certainement davantage convoitée pour son aspect exotique que pour le personnage qu’elle représente, alors inconnu dans la culture occidentale. Il est ici représenté debout sur des nuées le transportant au-dessus des flots, un chasse mouche dans la main droite.

Un proverbe chinois nous dit : « les Huit Immortels traversent la mer, chacun révélant son pouvoir » (Baxian guohai, ge xian shentong, 八仙过海,各显神通). Il trouve son origine dans un ouvrage rédigé anonymement sous les Ming (1368 – 1644), intitulé Les Huit Immortels traversent la mer. L’histoire raconte comment les Huit Immortels se retrouvent à devoir traverser une mer, mais au lieu de s’embarquer sur un bateau, Lü Dongbin les convainc d’utiliser leurs pouvoirs respectifs pour rejoindre l’autre berge. Dans son sens figuré, le proverbe signifie prouver sa valeur par ses propres qualités.

C’est également sous les Ming que s’impose une liste définitive de ces Huit Immortels, chacun identifiable grâce à des attributs qui leur sont propres.

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Lü Dongbin, broderie Gu montée sur soie, 66,2×48,5 cm, ère Jiajing (1522-1566), Musée National du Palais, Taipei

À la lumière de ces différents éléments de la culture chinoise, ces céramiques prennent une autre dimension, chargée symboliquement. Elles requièrent toutefois de se pencher sur la littérature et les croyances chinoises pour en comprendre leurs significations, à défaut d’être partie intégrante d’une culture acquise.

Les porcelaines de la « famille verte » connaissent ainsi une production brève, mais importante. Elles sont très rapidement supplantées par celles de la « famille rose », caractérisées par la prédominance d’émaux de couleurs roses, dus à l’introduction en Chine du rose de Cassius vers 1720, en provenance d’Europe.

 

 

 

En savoir plus :

La statuette de Lü Dongbin, ainsi que les autres céramiques, sont présentées encore jusqu’au 18 mars dans l’exposition au sein des collections permanentes :

 Entre la Chine et l’Occident : Autour du legs Jacques Touron

Si vous souhaitez approfondir le sujet des céramiques de la « famille verte », l’ouvrage suivant est tout indiqué :

Jorg, Christiaan J.A., Famille Verte: Chinese Porcelain in Green Enamels, Groninger, Bai Schoten, 2011.

Pour en apprendre davantage sur les symboles chinois :

Tse Bartholomew, Terese, Hidden Meanings in Chinese Art, San Francisco, Asian Art Museum of San Francisco, 2006.

Image de couverture : Drageoir, biscuit de porcelaine à décor d’émaux Famille verte, Jingdezhen (Jiangxi), vers 1695, legs Touron ( 2017), Musée Cernuschi. © Stéphane Piera/Musée Cernuschi/Roger-Viollet

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