La pagode CT Loo : fantasmagorie chinoise au coeur de Paris

Si vous vous êtes déjà promenés dans le quartier du parc Monceau à Paris, au détour de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt, vous avez sûrement déjà remarqué cet imposant bâtiment rouge qui dénote avec les immeubles haussmanniens immaculés et que l’on appelle la pagode Loo. Tokonoma vous emmène aujourd’hui à la découverte de ce lieu unique et secret au cœur de Paris.

Cette pagode, aujourd’hui propriété privée fermée au public, était dans la première moitié du XXe siècle la galerie d’un célèbre galeriste d’origine chinoise : Ching Tsai Loo, plus connu sous le nom de C.T. Loo (1880-1957).

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Le portail d’entrée de la pagode de C.T Loo

Né dans une famille modeste de la province du Zhejiang, C.T. Loo débarque dans le Paris de la Belle Epoque en 1902, alors qu’il est cuisinier pour une riche famille de sa province, les Zhang. Le jeune homme, zélé et ambitieux, à l’affut de la moindre occasion, profite de l’ouverture par son patron du magasin d’importation de produits chinois « 同云 Tongyun »  pour monter en grade. Il quitte les cuisines pour se retrouver dans le monde du luxe, en tant qu’homme à tout faire. Les affaires de la galerie Tongyun – rebaptisée Ton-yin pour faciliter la prononciation des Français – se portent bien : les Européens sont friands des antiquités chinoises, qui partent à des prix considérables. Malgré tout, C.T. Loo voit plus grand.

En 1908, il décide de prendre son envol et ouvre sa propre galerie, rue Taitbout, dans le 9e arrondissement. Il la nomme « 来远 Laiyuan », littéralement « qui vient de loin ». D’un autre côté, en Chine, les années 1910 sont particulièrement troubles. La dynastie Qing abdique en 1912, mettant fin à deux millénaires de régime impérial et ouvrant sur une période d’instabilité entre différents seigneurs de guerre. C.T. Loo profite du chaos politique pour faire fleurir ses affaires. Il se sert dans les temples, les palais impériaux, les tombes impériales et les collections privées afin d’alimenter son stock d’objets à destination des grandes collections européennes et américaines. 

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Stèle représentant le général Qiu Xinggong et son cheval Saluzi, Mausolée de l’empereur Taizong, 649, Penn Museum

Il n’a que peu de scrupules envers les oeuvres de sa patrie. En 1920, il pille deux stèles à décor de chevaux du mausolée de Taizong, le deuxième empereur de la dynastie Tang (618-907), pour les vendre au musée de Philadelphie aux Etats-Unis pour la somme astronomique de 125 000 dollars (équivalent en 2011 à 2 211 142,58 dollars). Ces deux oeuvres sont considérées comme un sommet de la statuaire de l’époque Tang.

C.T. Loo bâtit un empire. Mais au-delà de cela, il fait découvrir à l’Europe et aux États-Unis le « vrai » art chinois : celui des bronzes archaïques, de la grande statuaire et des fresques bouddhiques. Il faut imaginer qu’au début du XXe siècle, on a encore peu de connaissances sur l’histoire de l’art chinois. De plus, seul l’art produit à destination du marché européen nous était parvenu par ce que l’on a appelé les « chinoiseries ».

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La façade de la pagode de C.T Loo

Au sommet de sa gloire, Loo se fait construire en 1928 sa fameuse pagode de la rue de Courcelles, véritable palais destiné à recevoir sa collection. Il s’agit en fait seulement d’une façade de demeure chinoise plaquée sur une hôtel particulier de style Napoléon III. Il faut imaginer les soirées mondaines à la lueur des lanternes rouges, dans lesquelles défilent les plus grands collectionneurs et les conservateurs des musées les plus prestigieux : John Rockefeller Jr, Charles Lang Freer, Sir Percival David, les conservateurs du Metropolitan Museum of Art, ceux du Museum of Philadelphie. C.T. Loo est alors une personnalité bien établie du marché de l’art ! À l’intérieur, les salons à la chinoise de la pagode mettent en valeur les mingqi Han, les sculptures indiennes de Siva, les fresques bouddhiques et autres objets d’art chinois de la collection du marchand.

Après la mise en place du gouvernement communiste chinois en 1949 , ce dernier ferme les frontières, obligeant C.T Loo à stopper ses activités. Âgé de soixante-dix ans, il se retire du marché de l’art l’année suivante. Le couple Loo s’installe au deuxième étage de la pagode et se retire progressivement de la vie mondaine. C.T. Loo s’éteint en 1957. La pagode reste dans la famille Loo jusqu’en 2011, date à laquelle elle est vendue à l’actuel propriétaire.

 

Pour en savoir plus :

  • La pagode Loo est aujourd’hui gérée par une entreprise privée, Pagoda Paris, qui y organise des évènements privés. Elle n’est malheureusement pas ouverte au public.
  • Pour en apprendre plus sur la vie de C.T. Loo, vous pouvez lire le livre écrit par Géraldine Lenain intitulé Monsieur Loo. Elle a pu avoir accès aux archives de la famille pour rédiger la biographie de C.T. Loo. 

 

Image de couverture : photographie de C.T. Loo (premier en partant de la gauche) admirant une peinture chinoise en compagnie de collectionneurs.

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Lucie dit :

    Super intéressant, merci, la prochaine fois que je passerai devant je saurai d’où ça sort 😀 Et super surprenant aussi de savoir que ce n’est qu’une façade ! Aussi, si ça peut vous intéresser, on voit (très rapidement) l’intérieur dans un doc « demeures insolites parisiennes » (sur je ne sais quelle chaîne par contre)

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    1. Julie Robin dit :

      Merci Lucie ! Et merci pour l’info, on essaiera de retrouver ça. 🙂

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